Chaque année, l’Assurance maladie engage un montant colossal de 5,3 milliards d’euros pour rembourser les séances de kinésithérapie, un chiffre en augmentation de 4% chaque année depuis dix ans, soit deux fois plus rapidement que la croissance économique en France. Cette situation budgétaire insoutenable a conduit l’institution à envisager une refonte totale du système de remboursement, dont la mise en œuvre est prévue pour 2027. Mais quelles sont les origines de ce phénomène ? rapporte TopTribune.
Un système devenu insoutenable : les racines du problème
Le vieillissement de la population : plus de besoins de rééducation
En France, près de 15 millions de personnes sont âgées de plus de 65 ans. Ce vieillissement démographique entraîne une augmentation des besoins en rééducation : fractures dues à l’ostéoporose, arthroses, pertes d’autonomie post-hospitalisation. Chaque année, de nombreux seniors ont besoin de séances de kinésithérapie pour conserver leur mobilité. De plus, l’augmentation des maladies chroniques, telles que le diabète et les affections cardiovasculaires, entraîne de nouveaux besoins. La kinésithérapie évolue ainsi d’un rôle purement curatif vers une fonction préventive, soutenant aussi des traitements prolongés.
L’explosion du nombre de kinésithérapeutes : +37% en dix ans
Entre 2015 et 2025, le nombre de kinésithérapeutes en France a connu une augmentation spectaculaire de 37%, atteignant 84 500 professionnels. Cette hausse s’explique par l’ouverture massive de places dans les écoles de formation. Toutefois, les revenus moyens des praticiens n’ont progressé que de 0,6% au cours de cette même période. Cette surabondance de professionnels est insuffisante pour résoudre les inégalités d’accès aux soins : 30% de la population vit toujours dans des zones où l’offre est insuffisante. Alors que la Seine-Saint-Denis compte 47 kinésithérapeutes pour 100 000 habitants, les Hautes-Alpes en disposent de 269. La concurrence accrue dans les milieux urbains pousse certains praticiens à multiplier les actes pour garantir leur chiffre d’affaires.
Un modèle de remboursement archaïque : l’acte par acte
Le mode de fonctionnement actuel repose sur un principe simple : chaque séance est remboursée sans aucune limite ou évaluation de sa pertinence clinique. Un patient souffrant d’une entorse bénigne pourrait ainsi bénéficier du même nombre de séances qu’un patient sous rééducation lourde. Arnaud Barbier, vice-président de la Fédération des syndicats de kiné, souligne les insuffisances du système actuel : « L’objectif est de garantir le meilleur soin à la bonne personne, au bon moment, tout en répondant aux nouvelles pathologies lourdes qui émergent. » Ce modèle ne fait pas la distinction entre affections légères et graves, entraînant d’importantes distorsions économiques.
Comment l’Assurance maladie s’est retrouvée en déficit
La croissance des dépenses dépasse celle de l’économie
Avec une augmentation annuelle de 4%, les dépenses liées à la kinésithérapie progressent presque deux fois plus vite que le PIB français, qui stagne autour de 2% chaque année. En dix ans, la facture est passée de 3,8 milliards à 5,3 milliards d’euros. Pour mieux comprendre cette augmentation, comparons les chiffres : en 2015, les dépenses de kinésithérapie représentaient 2,1% des dépenses totales de santé, tandis qu’en 2025, ce pourcentage atteindrait 2,6%. Bien que cette hausse semble modeste, elle représente plusieurs centaines de millions d’euros supplémentaires chaque année. Déjà confrontée à un déficit structurel, l’Assurance maladie est incapable d’absorber cette envolée continue sans mettre en péril l’équilibre global du système de soins.
Un système qualifié de ‘triplement perdant’
L’Assurance maladie décrit le système actuel comme un « système triplement perdant ». Perdant pour elle, qui voit ses frais grimper sans pouvoir réguler les pratiques. Perdant pour les patients, souvent confrontés à des inégalités d’accès et parfois à des prescriptions exagérées. Perdant enfin pour les kinésithérapeutes, dont les revenus stagnent malgré l’augmentation du volume de travail. Cette surabondance a engendré une concurrence intense dans certaines régions, provoquant une baisse réelle des honoraires. Pendant ce temps, les déserts médicaux persistent, privant de nombreux Français de l’accès aux soins de rééducation.
Les solutions envisagées pour 2027
Du modèle à l’acte au modèle par forfait
La principale avenue de réforme consiste à remplacer le paiement à l’acte par un système de forfaits basés sur les pathologies. Ainsi, une entorse bénigne donnerait droit à un forfait de dix séances, tandis qu’une rééducation post-opératoire complexe serait couverte par un forfait de trente séances. Les praticiens seraient rémunérés selon ce forfait, avec la possibilité d’ajouter des séances justifiées médicalement. L’objectif est d’adapter le remboursement à la réalité clinique, plutôt qu’à la quantité d’actes. L’Assurance maladie espère ainsi responsabiliser les professionnels tout en assurant aux patients un parcours de soins cohérent. Cependant, les syndicats de kinésithérapeutes demeurent prudents, craignant une rigidité excessive du dispositif.
Limitation des séances et tarification adaptée aux pathologies
Une autre mesure envisagée consiste en une tarification dégressive selon l’évolution du traitement. Les premières séances, essentielles pour le diagnostic et le démarrage de la rééducation, seraient mieux rémunérées, tandis que les séances suivantes verraient leur prix diminuer progressivement. En outre, l’Assurance maladie envisage de conditionner l’installation des nouveaux diplômés dans les Ehpad, les hôpitaux ou les zones médicalement déficitaires dès 2027. Ce dispositif, bien que contraignant, est jugé nécessaire pour corriger les inégalités territoriales. Toutefois, la Fédération Française des Masseurs-Kinésithérapeutes Rééducateurs met en garde contre le risque que l’imposition d’une installation en zones déficitaires sans garanties de revenus suffisants décourage les nouvelles vocations.
La réforme du remboursement des séances de kinésithérapie met en lumière un dilemme persistant du système de santé français : comment équilibrer la maîtrise des dépenses, l’équité territoriale et la qualité des soins ? Les mesures projetées pour 2027 visent à rationaliser un système en péril. Reste à savoir si elles suffiront à inverser la tendance à la hausse des dépenses sans compromettre l’accès aux soins. Pour les 84 500 kinésithérapeutes de France et les millions de patients concernés, l’enjeu dépasse la seule question financière : il s’agit de refonder un modèle de soins adapté aux nouveaux défis démographiques et épidémiologiques du XXIe siècle. La complémentaire santé devra également s’adapter à ces changements pour garantir un niveau de couverture adéquat, à l’image des récentes avancées concernant le remboursement d’autres dispositifs de santé.