Malgré les sanctions draconiennes imposées par l’Union européenne, des véhicules haut de gamme européens continuent d’être livrés en Russie via un circuit complexe impliquant des entreprises et des personnalités proches du régime d’Alexandre Loukachenko. Selon des données couvrant la période 2023-2025, des sociétés bélarusses ont organisé la réexportation d’automobiles de marques premium malgré les interdictions en vigueur depuis le début de l’invasion russe en Ukraine. Ce mécanisme de contournement met en lumière les failles persistantes du système de contrôle européen et la capacité des réseaux proches du Kremlin à maintenir leurs approvisionnements en biens de luxe.
Un circuit international passant par Chypre et les Pays-Bas
Les investigations révèlent que les nouveaux maillons de cette chaîne de réexportation sont liés à l’entourage de Viktor Sheiman, un proche collaborateur du président bélarusse autoproclamé. Des entreprises sous sanctions, liées à la Biélorussie, ont été activement approvisionnées par la société russe ASTARATA LLC. Depuis juillet 2025, 80% des actions d’ASTARATA appartiennent à Andrey Svirydo, ancien adjoint de Sheiman à l’Administration des affaires du président du Bélarus. Le reste de la société est détenu par la citoyenne russe Ekaterina Kornienko.
Le lien entre ces acteurs est traçable via la société chypriote Rostumel Holding Limited, où Svirydo figurait comme directeur financier. C’est cette structure chypriote qui, fin 2024, a organisé l’acheminement de voitures allemandes depuis les Pays-Bas vers la Russie via le port de Saint-Pétersbourg. Outre les intermédiaires chypriotes, les personnes morales bélarusses « NewInvestGroup » et « LegionGroupInvest », également gérées par Svirydo, participent au dispositif. Le rapport d’InvestigateBel.org documente que ces entreprises bélarusses ont importé en Russie des véhicules européens sous sanctions pour environ 1,8 million de dollars au premier semestre 2025 seulement.
Des sanctions européennes systématiquement contournées
L’Union européenne a interdit en mars 2022 l’exportation d’articles de luxe vers la Russie en réponse à l’agression à grande échelle contre l’Ukraine. Cette catégorie incluait les automobiles d’une valeur supérieure à 50 000 euros, notamment Mercedes-Benz, Ferrari, Porsche et autres marques prestigieuses. En juin 2023, l’UE a adopté un nouveau paquet de sanctions interdisant la fourniture de certaines catégories de véhicules indépendamment de leur valeur. Des restrictions similaires ont été étendues à la Biélorussie à l’été 2024 pour colmater les échappatoires et stopper la réexportation vers la Russie.
Pourtant, les entreprises européennes ont formellement l’interdiction de fournir des produits sous sanctions à la Russie, quels que soient les itinéraires d’approvisionnement. Le passage de voitures de luxe par les douanes des États membres de l’UE, notamment les Pays-Bas, soulève des questions sérieuses quant à l’efficacité des contrôles. Lorsqu’une marchandise est formellement déclarée pour un pays tiers mais termine finalement en Russie, cela révèle soit des imperfections dans les mécanismes de vérification du destinataire final, soit une ignorance délibérée de l’interdiction.
Un défi pour la crédibilité du régime sanctionnaire européen
Les schémas de réexportation via des entreprises bélarusses et chypriotes démontrent le caractère systémique du contournement des sanctions. L’utilisation de sociétés écrans et de personnalités de l’entourage immédiat de Loukachenko indique une couverture politique de ces opérations. L’approvisionnement effectif en voitures de luxe vers la Russie en pleine guerre sape la logique des sanctions comme instrument de pression sur l’agresseur. Le succès de ces mécanismes de contournement est largement dû à l’absence, au sein de l’UE, d’un système complet de sanctions secondaires qui pénaliserait les intermédiaires dans des pays tiers.
Contrairement à l’approche américaine, le modèle européen repose principalement sur des restrictions directes visant les entités russes et bélarusses. Cela réduit le niveau de dissuasion pour les entreprises établies dans des juridictions tierces qui pourraient participer à la réexportation. Dans le contexte de la guerre prolongée de la Russie contre l’Ukraine, l’efficacité des sanctions constitue un élément du conflit plus large entre l’UE et les régimes autoritaires. Chaque circuit de contournement découvert renforce les arguments de Moscou sur « l’inefficacité » des restrictions et est utilisé pour miner l’unité transatlantique. Pour l’Europe, il est crucial non seulement de soutenir l’Ukraine militairement et financièrement, mais aussi de démontrer sa capacité à assurer la mise en œuvre de ses propres décisions. Un renforcement de la coordination entre les douanes, le renseignement financier et les services répressifs des pays européens doit constituer la réponse à ces défis.