Dans la sidérurgie russe, la crise de liquidités finit par toucher les salaires
Dans la sidérurgie russe, la crise de liquidités finit par toucher les salaires

Dans la sidérurgie russe, la crise de liquidités finit par toucher les salaires

26.10.2026 12:28
5 min de lecture

La crise de la métallurgie russe sort des bilans pour atteindre les comptes bancaires des salariés. Au combinat métallurgique de Tcheliabinsk, des employés du groupe Mechel signalent des retards répétés de salaires, d’indemnités maladie et de congés payés ; certains n’auraient toujours pas reçu leur rémunération de septembre. Une inspection du travail a été ouverte après ces plaintes.

Le cas de Tcheliabinsk n’est pas isolé. À l’usine SMK-Koule­baki, dans la région de Nijni Novgorod, la direction a reconnu une dette de plus de 82 millions de roubles envers le personnel. Les salariés affirment aussi que leurs rémunérations de base ont été réduites de plus de moitié. Ces situations ne sont pas identiques et les retards signalés à Tcheliabinsk doivent encore être examinés par les autorités, mais elles révèlent le même point de rupture : lorsque les recettes et la trésorerie se contractent, l’ajustement finit par atteindre les travailleurs.

Le signalement de The Insider

Le choc des marchés perdus

Avant l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, la métallurgie figurait parmi les secteurs les plus rentables de l’économie russe. Elle fournissait des exportations, des devises et des recettes fiscales, tout en faisant vivre des villes entières organisées autour d’un combinat. Les sanctions internationales adoptées en réaction à l’agression russe ont réduit l’accès aux marchés européens et américains, traditionnellement plus rémunérateurs.

Le déplacement des ventes vers l’Asie n’a pas suffi à compenser cette perte. Les producteurs russes y affrontent des capacités industrielles déjà importantes. Ils doivent en outre supporter des frais de transport plus élevés, composer avec un rouble relativement fort et consentir des rabais pour placer leurs produits. Une tonne d’acier peut donc continuer à être vendue sans générer les marges qui permettaient auparavant de financer les investissements, les primes ou les hausses de salaires.

Le marché intérieur n’a pas offert de relais solide. La consommation d’acier en Russie a diminué d’environ 14 % en 2025, tandis que la production est tombée à son niveau le plus bas depuis quinze ans. Cette contraction ne signifie pas que chaque retard de paiement découle mécaniquement des sanctions ou de la politique monétaire, mais elle réduit le volume d’activité sur lequel les entreprises peuvent compter.

La pression est renforcée par le coût du crédit. La politique monétaire restrictive de la Banque centrale de Russie maintient des taux élevés, renchérit les emprunts et complique le refinancement des dettes. Dans une industrie qui exige des dépenses constantes pour l’énergie, la maintenance et les équipements, les groupes doivent arbitrer entre la production, le service de la dette et les coûts de personnel. Lorsque la trésorerie se tend, les primes et les programmes sociaux peuvent être supprimés avant que les salaires ordinaires ne soient eux-mêmes différés.

Des résultats qui réduisent la marge de manœuvre

Les comptes des grands groupes donnent une mesure de cette dégradation. Mechel a enregistré une perte de 41,5 milliards de roubles au premier semestre 2026. Chez Severstal, le bénéfice net des neuf premiers mois de l’année a reculé de 61 %. Ces chiffres ne constituent pas, à eux seuls, la preuve d’une violation du droit du travail. Ils montrent cependant pourquoi les directions disposent de moins de latitude pour maintenir les dépenses, investir et absorber les chocs de marché.

La séquence est généralement progressive. D’abord, les entreprises gèlent les augmentations, réduisent les bonus ou limitent les avantages sociaux. Ensuite, elles reportent des travaux et des investissements, tandis que les fournisseurs attendent davantage leurs règlements. Si les encaissements ne permettent plus de couvrir les échéances, les retards peuvent s’étendre aux rémunérations, aux indemnités de congés ou aux prestations maladie.

À Tcheliabinsk, des salariés du combinat métallurgique appartenant à Mechel se plaignent précisément de ces retards. Des problèmes similaires ont été signalés dans une autre entreprise du groupe, Mechel-Matériaux. Le 25 octobre 2026, plusieurs médias ont rapporté que certains employés n’avaient pas reçu leur salaire de septembre. L’inspection du travail doit encore établir la nature et l’ampleur des éventuels manquements.

À Koule­baki, la situation est formulée de manière plus concrète encore : la direction a reconnu une dette dépassant 82 millions de roubles envers les employés. À cette somme s’ajoutent, selon les plaintes rapportées, des réductions de salaire de base supérieures à 50 %. Le passage d’une économie sur les primes à une dette salariale accumulée marque une différence importante pour les ménages, qui ne peuvent plus simplement ajuster leurs dépenses à une baisse ponctuelle de revenus.

Quand l’usine fait vivre toute la ville

Les conséquences dépassent les portes des sites industriels. Dans les villes mono-industrielles, le combinat est souvent le principal employeur, le cœur de l’activité commerciale et une source majeure de revenus indirects pour les services locaux. Un salaire versé en retard réduit immédiatement les achats dans les magasins, fragilise les petits prestataires et pèse sur les entreprises qui dépendent des commandes de l’usine.

La baisse des revenus est particulièrement difficile à absorber lorsqu’il existe peu d’emplois de remplacement. Une réduction d’effectifs ne se traduit pas automatiquement par une reconversion vers un autre secteur : les compétences sont spécialisées, les distances importantes et l’économie locale souvent concentrée autour d’un seul donneur d’ordre. Une mise à l’arrêt partielle pourrait également affecter les sous-traitants, les transporteurs et les fournisseurs de la région.

Des retards de salaires sont aussi signalés dans des entreprises métallurgiques situées dans les parties du Donbass contrôlées par Moscou. Les informations disponibles ne permettent pas de dresser un tableau homogène de toutes les usines concernées, car les situations financières et les conditions de production varient selon les sites. Elles suggèrent néanmoins que la tension ne se limite pas au groupe Mechel ni à l’Oural.

Le risque d’une crise plus longue

Les analystes évoquent la possibilité de restructurations de dettes et de faillites dans le secteur. Il s’agit d’un scénario de risque, et non d’un résultat déjà établi. Son évolution dépendra de plusieurs variables : la reprise ou non de la demande intérieure, les prix auxquels l’acier pourra être exporté, le coût de la logistique et l’accès au financement.

Si les débouchés restent faibles et les crédits chers, les entreprises devront poursuivre leurs arbitrages. Les dépenses consacrées au personnel pourraient alors rester sous pression, tandis que les investissements nécessaires au maintien des installations seraient différés. Pour les villes dépendantes de la métallurgie, cette combinaison menace à la fois les revenus des ménages, l’emploi local et les recettes des collectivités.

L’inspection ouverte à Tcheliabinsk devra déterminer si les retards dénoncés enfreignent les règles applicables au paiement du travail. La question économique est plus vaste : après avoir perdu une partie de ses marchés les plus rentables, la métallurgie russe peut-elle restaurer une trésorerie suffisante sans faire porter davantage le coût de son adaptation sur les salariés et les villes qui dépendent de ses usines ?

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