Atos vend ses activités clés à l’État français pour 404 millions d’euros
Le gouvernement français conclut une opération significative en devenant l’unique actionnaire de Bull, la branche stratégique d’Atos axée sur les supercalculateurs et l’intelligence artificielle. Cette acquisition, évaluée à 404 millions d’euros, est une étape cruciale pour la sauvegarde de la souveraineté technologique française dans un contexte géopolitique numérique complexe, rapporte TopTribune.
Cet acte de nationalisation soulève des interrogations économiques cruciales : quelle est la portée de cette action étatique, quels en sont les coûts et bénéfices pour les citoyens, et surtout, quels dangers présente un tel engagement public dans un secteur technologique très concurrentiel ?
Bull : un trésor technologique au cœur de la souveraineté
Pour bien mesurer l’impact de cette transaction, il est essentiel de saisir le rôle de Bull au sein du groupe Atos. Cette entité emploie environ 3 000 personnes à l’échelle mondiale et a généré un chiffre d’affaires de 720 millions d’euros en 2025, affichant une croissance de 16 % par rapport à l’année précédente.
Les activités reprises par l’État comprennent :
- Le calcul haute performance (HPC) dédié à l’intelligence artificielle
- Le calcul quantique
- Les supercalculateurs utilisés dans le cadre de la dissuasion nucléaire
- La production de machines capables de réaliser un milliard de milliards de calculs par seconde
Les équipes de Bull ont notamment conçu Jupiter, le premier supercalculateur « exascale » d’Europe, inauguré récemment en Allemagne. Elles sont désormais engagées dans le développement d’Alice Recoque, le supercalculateur français le plus puissant, dont la livraison est prévue pour fin 2026 et début 2027 pour le Commissariat à l’énergie atomique.
Une opération onéreuse mais stratégiquement nécessaire
Avec un prix d’achat de 404 millions d’euros, cette acquisition constitue un investissement substantiel pour l’État français. Toutefois, ce coût doit être mis en perspective avec les enjeux de souveraineté technologique. Emmanuel Le Roux, directeur général de Bull, explique : « Nous sommes le seul acteur européen en mesure de concevoir et de fabriquer en Europe des calculateurs et des systèmes pour l’IA. »
Cette position singularise l’intervention de l’État dans le capital d’Atos, surtout étant donné l’état financier délicat de la société, qui aurait pu entraîner des risques inacceptables si ces savoir-faire étaient laissés à la charge d’un acteur privé. Dans le climat géopolitique actuel, où la maîtrise des technologies de calcul intensif se transforme en enjeu de sécurité nationale, cette nationalisation se présente comme une assurance coûteuse mais nécessaire.
Notons que Bull détient un record unique : avoir été nationalisée à deux reprises. La première intervention remonte à avril 1982, sous l’administration Mitterrand, suivie d’une privatisation en 1994. Cette histoire complexe illustre les défis permanents auxquels le secteur informatique français fait face face à la concurrence mondiale.
Les défis d’une gestion publique : quand l’État devient acteur économique
Si la prise de contrôle de Bull par l’État se justifie d’un point de vue stratégique, elle révèle néanmoins des doutes sur l’efficacité de la gestion publique dans un secteur technologique dynamique. L’État n’est pas toujours un administrateur providentiel, comme l’histoire économique de France le prouve à maintes reprises.
De nombreux cas soulignent les dangers d’une mauvaise gestion étatique :
- Bull (première nationalisation) : Malgré le sauvetage de 1982, l’entreprise n’a jamais retrouvé sa compétitivité face aux géants américains et japonais.
- Thomson : Ce géant français de l’électronique grand public a décliné malgré d’importants investissements publics dans les années 1980-1990.
- Crédit Lyonnais : Cette banque publique a essuyé des pertes faramineuses, nécessitant un plan de sauvetage de 140 milliards de francs.
- Air France : Les grèves fréquentes et une gestion sociale délicate ont longtemps pesé sur la compétitivité de la compagnie nationale.
Ces exemples illustrent que même un État bien intentionné peut devenir un actionnaire problématique. Les impératifs politiques, la bureaucratie et l’absence de pression concurrentielle sont autant de facteurs nuisibles à l’efficacité opérationnelle.
Les bénéfices attendus de cette nationalisation
Malgré ces risques, la nationalisation de Bull offre des bénéfices indéniables pour la France et l’Europe. Le ministre de l’Économie, Roland Lescure, y voit « un signal fort : celui d’un pays qui investit, protège ses savoir-faire, et entend demeurer souverain dans les technologies d’avenir. »
Parmi les avantages potentiels de la prise de contrôle d’une partie d’Atos, on note :
- La sécurisation des technologies cruciales pour la défense nationale
- Le maintien en Europe de compétences rares en calcul haute performance
- La capacité d’investir sur le long terme sans pression des actionnaires privés
- La construction d’une filière européenne de composants (objectif de 80% de composants européens)
- Le développement du premier calculateur quantique hybride d’ici cinq ans
Bull, entité d’Atos, a également doublé la capacité de son usine située à Angers, dédiée à la fabrication de supercalculateurs, témoignant d’une dynamique industrielle que l’État souhaite soutenir et intensifier.
Un pari sur l’avenir dans un secteur en pleine mutation
Cette nationalisation de parties d’Atos intervient à un moment charnière, où l’intelligence artificielle redéfinit les besoins en calcul intensif. Emmanuel Le Roux souligne : « Nous sommes à un point d’inflexion tant pour les supercalculateurs que pour le secteur quantique. »
Le marché mondial des supercalculateurs, en pleine expansion, est propulsé par les exigences croissantes en intelligence artificielle, en modélisation climatique et en recherche scientifique. Grâce à cette acquisition, la France se positionne pour rester compétitive face aux géants américains et chinois.
Cependant, des défis demeurent. Bien que Bull maîtrise l’assemblage et la conception, 30% des composants proviennent de l’étranger, y compris des microprocesseurs de Nvidia et AMD. Cette dépendance technologique met en lumière les limites de la souveraineté dans un monde interconnecté.
L’État français mise donc sur le fait que ses 404 millions d’euros permettront de bâtir une filière européenne complète, depuis la recherche fondamentale jusqu’à la production industrielle. Un pari coûteux, mais indispensable, dans un monde où la maîtrise technologique conditionne la puissance géopolitique des nations.