Le «Philogelos»: des rires antiques qui traversent les siècles
Compilé au IIIe siècle en Grèce antique, le «Philogelos» recense près de 300 histoires drôles. Mais les blagues de nos ancêtres sont-elles toujours efficaces de nos jours? À vous de juger, rapporte TopTribune.
Depuis quand se raconte-t-on des blagues ? Aristote, philosophe grec du IVe siècle av. J.-C., affirmait que l’homme était «le seul animal qui ait la faculté de rire». Bien que l’on imagine souvent les Grecs préoccupés par des sujets sérieux, il est indéniable que les Anciens appréciaient aussi l’humour, qui se manifestait sous diverses formes : satire, humour noir, ironie, calembour et parodie.
Même en dehors du cadre domestique, l’humour stimule la société antique. Le sarcasme et les railleries animent les joutes oratoires, en particulier dans la sphère politique. Les plus grands rhéteurs, tels que Cicéron, se distinguent par leur vivacité d’esprit. Il est facile d’imaginer des banquets où l’on rit aux éclats, illustré par le stoïcien Chrysippe de Soles, mort de rire lors d’un festin. Un papyrus du IIIe siècle prétend même que le monde a été créé par un éclat de rire d’une ampleur cosmique.
C’est un intellectuel, un chauve et un coiffeur
À l’évidence, nos ancêtres ont su tirer parti de leur capacité à rire, se moquant des intellectuels, des radins, des femmes et des chauves. Malheureusement, ces plaisanteries étant principalement orales, peu d’entre elles nous sont parvenues. Leur mémoire est surtout entretenue par une anthologie comique intitulée Philogelos, qui signifie «l’ami du rire» en grec ancien.
Compilé autour du IIIe siècle de notre ère par Hiéroclès et Philagrios, ce recueil contient 265 vannes qui circulaient depuis plusieurs siècles. Miraculeusement, cette œuvre a survécu aux aléas du temps, préservée par des copies médiévales jusqu’à sa première traduction moderne en 1605. Voici un extrait :
Avant que l’on ne s’amuse du Belge, on riait aux dépens du Cyméen ou du Sidonien, deux ethnies du monde antique associées à la bêtise.
«C’est un intellectuel, un chauve et un coiffeur qui voyagent ensemble. Ils bivouaquent dans un endroit désert et décident de faire des tours de veille de quatre heures chacun pour surveiller leurs affaires. C’est au coiffeur que revient la première veille et, pour s’amuser, il rase l’intellectuel pendant son sommeil; puis il le réveille, une fois son quart terminé. L’intellectuel, en se réveillant, se gratte la tête et s’aperçoit qu’il n’a plus un cheveu. “Ah! s’écrie-t-il, ce maudit coiffeur s’est trompé: au lieu de me réveiller, il a réveillé le chauve.”
Anatomie d’une chute (humoristique)
Il est évident que l’humour antique est ciblé. Les Grecs aiment se moquer des stéréotypes, notamment ceux du soiffard, de l’intellectuel, de l’avare ou du jaloux. Ces personnages deviennent alors des cibles récurrentes, servant de punching-balls humoristiques. De manière surprenante, de nombreuses plaisanteries incriminent des individus souffrant de mauvaise haleine, suggérant que ce fléau était courant à l’époque. Par exemple : «C’est un homme ayant mauvaise haleine qui, voulant mourir d’une mort toute personnelle, s’enveloppe la tête dans un linge et ouvre grand la bouche.»
Les blagues sur les étrangers sont aussi bienvenues. Avant que l’on ne s’amuse du Belge, on riait aux dépens du Cyméen ou du Sidonien, associés à la bêtise. Une autre constante est l’humour misogyne, souvent cruel à l’encontre des épouses, ce qui suggère que les plaisanteries du Philogelos étaient échangées dans des milieux masculins : chez le barbier, aux thermes ou au gymnase. Par exemple : «C’est un homme qui déteste sa femme et qui est à l’article de la mort. “S’il t’arrive quelque chose, lui dit sa femme, je me pends!” Il tourne alors son regard vers elle et lui dit : “S’il te plaît, fais-moi ce plaisir pendant que je suis encore en vie.”
Quel est votre verdict ? Que l’on trouve ces plaisanteries drôles ou non, il est indéniable que des similitudes existent entre l’humour antique et le nôtre. Le rire va bien au-delà de la simple caricature : en stigmatisant certains comportements, il vise à les décourager au sein de la société démocratique. Parmi les 265 plaisanteries du Philogelos, je vous défie de ne pas en trouver une qui résonne avec votre propre expérience. Voici celle qui, personnellement, m’a le plus touché :
«C’est un intellectuel qui est à court d’argent et qui vend ses livres. Il écrit alors à son père : “J’ai une bonne nouvelle : je commence à vivre de mes livres.”