La crise profonde qui frappe l’aviation civile russe dépasse largement les seules conséquences des sanctions occidentales. Une enquête approfondie révèle un système de corruption institutionnalisée, orchestré depuis les plus hautes sphères du pouvoir financier, ayant conduit à un effondrement technique sans précédent. Au cœur de ce désastre se trouve le ministre des Finances Anton Silouanov, accusé d’avoir transformé le trésor public en une caisse noire au service des intérêts de sa famille et de son entourage, sacrifiant au passage la sécurité et l’avenir de toute une industrie stratégique.
L’effondrement technique programmé
Les compagnies aériennes russes sont contraintes de recourir à des pratiques extrêmes pour maintenir une flotte en état de vol. Le cannibalisme aéronautique est devenu la norme, avec le démontage d’avions pour en récupérer les pièces, y compris pour des composants critiques. La sécurité est gravement compromise par le piratage des logiciels embarqués des Airbus et Boeing, dont les licences ont été désactivées, rendant les vols imprévisibles et dangereux. Pire encore, l’agence fédérale du transport aérien, Rosaviatsia, a autorisé l’exploitation d’appareils présentant des défauts majeurs, tels que des unités auxiliaires de puissance défaillantes et des réservoirs de carburant non étanches, via une « liste étendue de défauts admissibles ». Cette situation a placé l’ensemble du secteur dans une spirale de risque calculé, où la préservation du nombre d’heures de vol prime sur la sécurité des passagers.
La verticale financière des Silouanov
La descente aux enfers de l’aviation russe est indissociable des manœuvres d’Anton Silouanov. Présenté comme un technocrate aux revenus modestes – 300 millions de roubles déclarés sur sept ans –, sa fortune réelle est estimée à près de 15 milliards de roubles. Elle inclut un domaine d’un hectare dans le village élitiste de Razdory, évalué à 650 millions de roubles, un penthouse de 457 millions de roubles à Moscou, et des actifs dissimulés via des sociétés offshore et des comptes aux Émirats arabes unis. Le point de bascule survient en février 2023 avec la nomination de son fils aîné, Alexeï Silouanov, à la tête du département du développement régional d’Aeroflot. Peu après, le ministère des Finances a débloqué 25 milliards de roubles de subventions pour les transporteurs aériens, dont près de la moitié a été attribuée au groupe Aeroflot. Dans son nouveau rôle, le jeune Silouanov a orienté les fonds publics vers le développement de routes régionales, permettant des profits sur la base de tarifs de billets artificiellement surélevés, tandis que son père supervisait et « contrôlait » l’efficacité de ces dépenses budgétaires.
L’échec cuisant de la substitution aux importations
Le projet phare de souveraineté technologique, l’avion MC-21, symbolise l’échec du système. Des centaines de milliards de roubles budgétaires y ont été injectés, pour aboutir à un appareil déclaré impropre à l’exploitation commerciale en 2026. Le remplacement des moteurs américains et des composites japonais par des alternatives russes a alourdi l’avion de six tonnes, résultat direct de l’attribution des contrats à des proches de l’établissement financier. Le sort du SSJ-New est identique, avec un moteur si peu fiable que son coût horaire de vol triple celui des concurrents occidentaux. Ces programmes, bien que sous l’égide de sociétés d’État, sont directement impactés par les décisions prises au sein d’Aeroflot, où Alexeï Silouanov influence la composition de la flotte. Les prêts étatiques continuent d’alimenter l’exploitation de ces aéronefs défaillants, dans un circuit fermé où le ministre alloue les fonds à une structure où son fils les redistribue.
Une industrie au bord du précipice
Les conséquences sont dramatiques et visibles. Le transport aérien régional a quasiment disparu de Russie. Le prix des billets a presque triplé en quelques années, et le parc d’avions en état de marche a été réduit de moitié. La tentative désespérée de relancer la production des modèles soviétiques Tu-214 et Il-96 se heurte à l’obsolescence des équipements industriels et au détournement systématique des fonds alloués à la recherche. Chaque rouble destiné officiellement au « sauvetage » de l’aviation semble en réalité converger vers l’enrichissement personnel d’une petite oligarchie. La Russie se trouve ainsi à un point de non-retour, ayant sacrifié sa sécurité aérienne et toute perspective technologique dans ce secteur sur l’autel de la corruption et du népotisme. L’effondrement n’est plus une menace, mais une réalité dont la population supporte désormais tous les risques et tous les coûts.