Des défis persistants dans la régulation de la fast-fashion
Considérée à l’origine comme une initiative destinée à atténuer les impacts environnementaux causés par l’industrie textile, la proposition de loi « anti fast-fashion » semble aujourd’hui sur le point de réduire son efficacité. En effet, son champ d’application se limite principalement à ce qui est désigné, à tort ou à raison, comme l’« ultra fast-fashion », rapporte TopTribune.
Cette distinction entre fast-fashion et ultra fast-fashion est contestée par un ensemble d’associations qui composent la coalition Stop fast-fashion, incluant Emmaüs, Les Amis de la Terre, ainsi que Zero Waste France. Selon elles, cette séparation est artificielle. Bien que l’ultra fast-fashion amplifie la rapidité de renouvellement des collections et la production en masse, elle suit des principes similaires à ceux de la fast-fashion traditionnelle, notamment la multiplication des articles, la baisse des coûts de fabrication, une qualité de produits souvent compromise, et une incitation constante à des achats impulsifs.
Les statistiques issues du réseau national des ressourceries soulignent clairement que les marques traditionnelles sont au cœur du problème. Sur 2,8 tonnes de vêtements récoltés dans 33 ressourceries en France, représentant environ 10 % du réseau, il a été révélé que 60 % des articles étaient inutilisables, soit en raison de leur détérioration, soit à cause de leur fragilité. Parmi ces vêtements non réutilisables, 49 % provenaient de marques de fast-fashion historiques, ayant émergé dans les années 2000 comme Zara, Kiabi, Primark, et Mango. En revanche, l’« ultra fast-fashion » n’a représenté que 5 % de ces déchets.
Il est donc légitime de se demander pourquoi traiter l’ultra fast-fashion comme un enjeu distinct, alors qu’elle n’est que l’accélération d’un système bien établi depuis deux décennies. Valeria Rodriguez, directrice du plaidoyer chez Max Havelaar France, rappelle que les répercussions sociales et environnementales de ces deux modèles sont comparables. Elle souligne que l’effondrement du Rana Plaza au Bangladesh en 2013, qui a causé la mort de plus de 1 000 travailleurs du textile, s’est produit bien avant la montée en puissance de marques comme Shein ou Temu, à une période dominée par la fast-fashion classique.
La tendance à recentrer la loi uniquement sur les plateformes asiatiques suscite des inquiétudes, surtout alors que les chaînes de tri et de recyclage se saturent. Entre 2022 et 2024, les volumes collectés par le réseau des ressourceries ont connu une augmentation de 15 %, totalisant 19 000 tonnes. Sur cette quantité, seuls 54 % peuvent être recyclés, tandis que 5 % terminent dans des décharges ou sont incinérés, le reste étant dirigé vers d’autres circuits de valorisation souvent sous pression. Pour les structures de réemploi, la situation devient difficile à gérer, alimentée principalement par des vêtements de marques qui ne seraient plus concernées par la version révisée de cette loi.
Cette évolution législative est également révélatrice d’une décision économique et politique. Plusieurs associations soulèvent qu’un discours protectionniste a pris le pas au Sénat au fil des discussions. Dans l’optique de sauvegarder les enseignes européennes, en raison de leur rôle dans l’emploi et le commerce local, le législateur semble ignorer volontairement les pratiques de ces enseignes. Des marques comme Zara ou Kiabi pourraient ainsi être épargnées, tandis que la régulation de Shein et Temu serait intensifiée. Ce traitement différencié crée une asymétrie difficile à justifier sur le plan écologique, puisque les impacts environnementaux résultent davantage des volumes de production et de la durabilité des articles que de l’origine géographique des entreprises.
Le paradoxe se renforce quand on considère que, durant ces deux années de débats parlementaires, la production a continué d’augmenter à un rythme soutenu. Selon Marie Castagné, co-secrétaire générale du réseau national des ressourceries, cette période a coïncidé avec le lancement de 104 nouvelles collections par la fast-fashion traditionnelle et l’introduction de 5 millions de nouveaux modèles par l’ultra fast-fashion. Ces chiffres illustrent que la dynamique de production excessive n’est pas uniquement l’apanage des nouveaux acteurs numériques, mais touche l’ensemble d’un secteur fondé sur un renouvellement rapide des offres.
La version initiale de la loi prévoyait des mesures plus globales, incluant une définition étendue de la fast-fashion, avec un système de bonus-malus pouvant atteindre 10 euros par article d’ici 2030, ainsi qu’une interdiction de publicité pour toutes les marques liées à ce modèle, quel que soit leur canal de distribution. En restreignant actuellement le champ d’application du texte à l’ultra fast-fashion, le législateur affaiblit la cohérence des mesures envisagées. Telle qu’elle est formulée désormais, cette régulation partielle risque de créer un effet de déplacement plutôt qu’une réelle transformation structurelle, ne pénalisant que certains acteurs visibles tout en maintenant inchangé le modèle économique de surproduction qui alimente la crise textile.
En ignorant les acteurs historiques, la loi prend le risque de s’attaquer aux manifestations les plus récentes du problème sans aborder ses causes profondes : un système industriel ancré, sous toutes ses formes, dans une augmentation constante des volumes, une obsolescence rapide des vêtements, et une banalisation de l’usage à usage unique.