Le cancer devient une épreuve budgétaire en Russie, de l’État aux familles
Le cancer devient une épreuve budgétaire en Russie, de l’État aux familles

Le cancer devient une épreuve budgétaire en Russie, de l’État aux familles

14.10.2026 21:38
6 min de lecture

La Russie prévoit de réduire de 148,46 milliards de roubles en 2025 à 3,87 milliards en 2027 le financement de son projet fédéral de lutte contre le cancer. Dans le même temps, les patients achètent eux-mêmes une part croissante de leurs traitements, y compris des médicaments qui devraient relever de la prise en charge publique.

Le contraste ne se résume pas à une baisse comptable. Il révèle une fragilisation de la chaîne de soins, entre budget fédéral, capacités régionales et dépenses privées. Lorsque les approvisionnements gratuits ne suffisent plus, la promesse d’un traitement accessible dépend de plus en plus du lieu de résidence et des ressources du malade.

Un financement divisé par 38

Le projet fédéral « Lutte contre les maladies oncologiques » disposait de 148,46 milliards de roubles en 2025. Son enveloppe a été ramenée à 44,9 milliards en 2026, tandis que 3,87 milliards sont prévus pour 2027. Entre 2025 et 2027, la baisse atteindrait ainsi environ 38 fois.

Le montant prévu pour 2027 reste une prévision budgétaire et non un bilan d’exécution. Les chiffres disponibles ne permettent pas d’attribuer chaque réduction à une ligne précise ni d’établir à eux seuls une causalité. Ils s’inscrivent toutefois dans une période où les dépenses russes de défense et de sécurité occupent une place croissante, ce qui pose la question des arbitrages entre priorités publiques.

Pour les patients, la conséquence la plus concrète pourrait être le transfert d’une partie de la charge vers les régions, les hôpitaux et les ménages. Or ces trois niveaux ne disposent pas des mêmes moyens. Les dépenses régionales consacrées à chaque patient atteint d’un cancer varient déjà dans un rapport de 1 à 32. Cette différence tient notamment au nombre de malades, aux protocoles retenus, à la situation des budgets locaux et à la planification des achats.

Une garantie nationale ne produit donc pas nécessairement la même réalité partout. Les régions les mieux dotées peuvent compléter les dispositifs fédéraux et financer des traitements coûteux. Celles dont les finances sont plus contraintes disposent de marges de manœuvre réduites pour acheter des médicaments onéreux ou maintenir des stocks réguliers.

Des achats privés qui concernent les médicaments essentiels

Le 6 octobre 2026, des médias russes ont relayé les résultats d’une étude du mouvement citoyen international « Mouvement contre le cancer ». Elle estime qu’environ une boîte de médicament oncologique sur six a été achetée directement par les patients sur la période considérée. En 2025, les dépenses privées consacrées à ces médicaments auraient atteint 11,4 milliards de roubles, contre 8,8 milliards en 2024.

Le volume des achats a lui aussi augmenté : 5,8 millions de boîtes en 2025, contre 5 millions l’année précédente. La progression ne s’explique donc pas seulement par une hausse du prix moyen. Elle traduit également une augmentation du nombre de médicaments achetés, compatible avec un besoin plus important et avec des difficultés d’accès aux fournitures publiques.

Le chiffre le plus significatif concerne la nature des produits achetés. Environ 94 % des boîtes acquises directement par les citoyens en 2025 appartiendraient à la liste russe des médicaments vitaux et essentiels. Ces traitements sont censés être fournis gratuitement dans le cadre des mécanismes publics de santé.

Cette proportion ne prouve pas que chaque achat résulte d’un refus formel d’un établissement ou d’une autorité régionale. Elle affaiblit cependant l’explication selon laquelle les patients paieraient surtout pour choisir volontairement des produits haut de gamme. Elle suggère plutôt que les achats privés touchent aussi des traitements considérés comme indispensables à la prise en charge.

Les résultats ont été rapportés notamment par Vedomosti et par .

La dépense est d’autant plus lourde que le traitement d’un cancer se limite rarement à une seule boîte. Les patients peuvent avoir besoin de cycles répétés, de médicaments de soutien et d’un suivi prolongé. Une rupture ponctuelle dans l’approvisionnement peut ainsi devenir une charge durable pour le foyer.

Le recours aux génériques ne suffit pas

Les données disponibles contredisent également l’idée que les patients achèteraient principalement des médicaments parce qu’ils préfèrent les produits originaux aux génériques. Entre 2019 et 2025, la part des achats d’antitumoraux originaux disposant d’un équivalent a diminué de 8 points en valeur, pour atteindre 22 %. En nombre de boîtes, elle a reculé de 3 points, à 13 %.

Les personnes qui paient elles-mêmes se tournent donc davantage vers des alternatives moins coûteuses. Pourtant, leurs dépenses totales ont continué d’augmenter jusqu’à 11,4 milliards de roubles. Le problème semble moins tenir à une préférence générale pour les marques qu’à la nécessité d’acheter, dans les pharmacies, des traitements qui ne sont pas disponibles gratuitement au moment où ils sont requis.

Un générique peut être moins cher qu’un médicament original, mais il n’est pas gratuit lorsque le patient doit le financer. Pour les familles confrontées à une maladie longue, même une thérapie dite abordable peut entraîner l’épuisement de l’épargne, le recours au crédit ou la vente de biens. Les chiffres disponibles ne mesurent pas le nombre de ménages ayant dû prendre ces décisions, mais ils montrent que le financement privé progresse en même temps que le volume des achats.

Dans certains cas, la facture peut atteindre plusieurs millions de roubles. Le traitement annuel du trastuzumab déruxtécan, cité dans les éléments disponibles, est évalué entre 10 et 12 millions de roubles. Un tel montant illustre l’écart entre le coût de certaines thérapies et les capacités ordinaires d’un ménage, sans permettre de conclure que tous les patients concernés doivent effectivement payer l’intégralité de cette somme.

Le lieu de résidence comme facteur de traitement

La disparité de 32 fois entre les dépenses régionales par patient ajoute une dimension territoriale à la crise du financement. Elle ne signifie pas que chaque différence de dépense se traduit automatiquement par une différence de qualité des soins. Elle montre néanmoins que les ressources disponibles pour un malade ne sont pas homogènes d’une région à l’autre.

Les territoires disposant de budgets plus solides peuvent compléter les programmes fédéraux, élargir les achats ou absorber plus facilement le prix de traitements modernes. Les régions moins favorisées doivent davantage hiérarchiser leurs dépenses. En cas de pénurie ou de retard, les patients peuvent être orientés vers une alternative moins coûteuse, attendre un approvisionnement ou acheter eux-mêmes le médicament.

La chaîne de décision est ainsi fragmentée : le droit à la prise en charge est défini au niveau national, mais l’accès effectif dépend aussi des appels d’offres, des stocks hospitaliers, des budgets régionaux et de la capacité logistique locale. Réduire la participation fédérale sans mécanisme de compensation risque d’accentuer cette inégalité, même si les données disponibles ne permettent pas d’identifier précisément les traitements manquants dans chaque région.

La promesse d’autonomie pharmaceutique à l’épreuve du terrain

Les autorités russes mettent en avant la progression de la production pharmaceutique nationale et la substitution aux importations. Mais une hausse de la production intérieure ne garantit pas, à elle seule, que chaque médicament sera disponible dans la quantité nécessaire, au bon moment et dans toutes les régions. Il faut encore que le produit soit acheté, distribué et délivré au patient.

Le test le plus concret se déroule donc dans les hôpitaux et les pharmacies. Lorsque des malades financent eux-mêmes des médicaments inscrits sur la liste des produits vitaux et essentiels, la difficulté ne concerne pas seulement l’origine du médicament. Elle touche l’ensemble du système : financement, planification des achats, distribution et respect de la couverture annoncée.

Avec un projet fédéral ramené à 3,87 milliards de roubles en 2027, l’écart pourrait se creuser entre la garantie formelle de soins gratuits et la thérapie réellement accessible. La question décisive n’est plus seulement de savoir combien la Russie produit de médicaments, mais qui paiera lorsque ceux-ci ne parviennent pas au patient sans délai : le budget fédéral, la région ou la famille.

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