« La législation américaine et ses lois sur la laideur : un héritage discriminatoire »

« La législation américaine et ses lois sur la laideur : un héritage discriminatoire »

05.07.2026 09:17
2 min de lecture

Aux États-Unis, des lois esthétiques ont rendu illégale la présence des personnes jugées mal à l’aise dans l’espace public, jusqu’à la fin des années 1970.

Nicolas Méra

Par
Nicolas Méra


– Édité par
Émile Vaizand

En juillet 1974, un policier patrouillant à Omaha (Nebraska) se heurte à une difficulté. Désireux d’interpeller un sans-abri, il ne trouve aucun fondement légal justifiant une telle action. En fouillant dans le code municipal, il redécouvre une loi datant de cinquante ans, destinée à dissuader les personnes présentant des «difformités» de se montrer en public. Le policier arrête finalement l’individu pour des cicatrices visibles sur son corps, rapporte TopTribune.

C’est ainsi qu’a été arrêtée la dernière personne aux États-Unis sous ce qui est connu sous le nom de «ugly law». L’accusé, bien qu’amené devant un tribunal, est libéré, car le juge soulève une question importante : comment définir objectivement ce qui est considéré comme «moche» ? L’affaire illustre un phénomène juridique en voie d’extinction, mais rappelle l’existence de pratiques législatives discriminatoires.

Une législation sélective

Établie à San Francisco en 1867, la première ugly law interdit «toute personne atteinte d’une maladie, estropiée, mutilée ou difforme de quelque sorte, au point de devenir un objet inesthétique ou répugnant». Cette législation sera rapidement adoptée par d’autres grandes villes américaines, illustrant une tendance sociétale à vouloir exclure les personnes vulnérables des espaces publics.

À l’époque, les législateurs justifiaient cette législation par la nécessité de protéger l’ordre public, affirmant que les individus manifestant des troubles physiques compromettraient l’esthétique des villes et la bonne marche des affaires. Cela vise à éliminer les mendiants exhibants blessures et amputations, une conséquence tragique de la guerre de Sécession (1861-1865) qui a généré de nombreux blessés de guerre.

Des milliers d’arrestations ont eu lieu dans les métropoles, balayant les rues de leurs infirmes. À Chicago, il était courant de devoir traîner ou transporter des personnes jusqu’au poste de police dans des conditions déplorables, comme l’histoire l’illustre.

Les peines pouvant être infligées aux contrevenants variaient de simples avertissements à des peines de plusieurs mois. À Chicago, la loi était appliquée avec une régularité alarmante, et les personnes interpellées se retrouvaient souvent dans des hospices ou aliénés.

Une éradication des «indésirables»

La motivation sous-jacente de ces lois reflète un désir de nettoyer l’espace public de ceux jugés peu attrayants. Cette «purification» urbaine était souvent masquée sous le prétexte d’aider les infirmes, mais visait en réalité à confiner les mendiants et les vagabonds. Les minorités raciales étaient particulièrement touchées par ces lois, qui coïncidaient avec des politiques eugénistes visant à stériliser les populations marginalisées.

Chicago était la dernière ville à abolir sa ugly law en 1974, après près d’un siècle de législation jugée «cruelle et insensible».

Bien que ces lois soient restées largement inappliquées, le cas du policier d’Omaha a catalysé la mobilisation d’activistes pour les abolir définitivement. Cette lutte a culminé en 1990 avec la loi ADA, qui garantit aux personnes en situation de handicap l’accès à l’espace public, soulignant une avancée essentielle dans la lutte pour les droits civiques.

Malgré ce progrès, la stigmatisation des sans-abri et des personnes ayant des incapacités reste d’actualité, exacerbée par la précarité croissante. La ugly law a été abrogée, mais ses effets résiduels persistent dans la société moderne, rappelant que la lutte pour l’égalité et la dignité est loin d’être terminée.

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