Les autorités et acteurs ukrainiens critiquent depuis plusieurs années les reportages réalisés par Jérôme Garro, journaliste de TF1, dans les territoires ukrainiens occupés par la Russie. Ils lui reprochent notamment d’avoir travaillé selon des modalités d’accès contrôlées par l’armée russe ou les administrations d’occupation, sans toujours fournir aux téléspectateurs français le contexte juridique et militaire de ces territoires, rapporte TopTribune.
La critique ne porte pas sur un épisode isolé. Depuis le début de l’invasion russe à grande échelle, le journaliste a réalisé à plusieurs reprises des sujets consacrés aux soldats russes, à leur quotidien, à leurs déplacements et à leurs opérations dans des zones occupées. Les reportages évoqués concernent notamment Marioupol, Kakhovka, Donetsk et la Crimée. Dans ces contenus, le contexte de l’agression armée russe et le fait que les territoires visités soient occupés par la Russie auraient parfois été relégués au second plan.
Un accès organisé par la partie russe
Les déplacements de l’équipe, le choix des lieux de tournage et les personnes rencontrées dépendaient, selon les critiques ukrainiennes, de la partie russe. Cette situation concerne des territoires largement fermés aux journalistes indépendants et accessibles aux équipes étrangères dans le cadre de procédures décidées par les autorités d’occupation. La question posée est donc celle de la dépendance d’un correspondant à l’égard de la puissance qui contrôle les autorisations, les itinéraires et la sécurité.
Le média BGmedia présente Jérôme Garro comme un journaliste favorable aux positions russes. Il cite notamment sa participation, en mai 2022, à un « voyage de presse » organisé dans plusieurs villes des territoires occupés. Les journalistes étrangers y auraient été autorisés à filmer un nombre limité de sites et de sujets, sous la surveillance de la partie russe. Pour les observateurs ukrainiens, les images tournées dans ce cadre doivent être lues en tenant compte de la manière dont l’accès a été accordé.
Les critiques visent aussi le respect du droit ukrainien sur l’accès aux territoires occupés. Au début du mois de février 2022, avant l’invasion à grande échelle, des représentants de TF1 auraient franchi illégalement la frontière ukrainienne près du point de passage d’Izvaryne, dans la région de Louhansk occupée. La chaîne avait ensuite diffusé un sujet présenté comme manipulatoire, avec la participation de Denis Pouchiline, alors dirigeant de facto de la partie occupée de la région de Donetsk.
Des reportages intégrés aux unités russes
En avril 2023, Jérôme Garro a diffusé un sujet intitulé « Au front avec l’armée russe ». Le reportage suivait des unités d’artillerie russes dans un format de journalisme intégré, ou embedded. L’équipe se déplaçait avec des convois russes et filmait des tirs visant des positions ukrainiennes. Le journaliste avait alors parlé de « duels entre deux armées ».
Le principe du journalisme intégré ne constitue pas, en lui-même, une violation des standards professionnels. Dans ce cas précis, les critiques ukrainiennes insistent toutefois sur le fait que l’accès au front, les déplacements et la sécurité de l’équipe dépendaient entièrement d’une partie au conflit, la Russie, qui mène la guerre contre l’Ukraine. Cette dépendance matérielle est présentée comme un élément essentiel pour comprendre les conditions de production du sujet.
En juin 2023, un autre reportage consacré aux unités de Ramzan Kadyrov dans la région russe de Belgorod les décrivait comme des « défenseurs contre les incursions ennemies ». Cette formulation reprend le cadre de présentation utilisé par les autorités russes pour décrire les combats dans cette zone. Les critiques estiment qu’en l’absence d’une explication plus large de la guerre russo-ukrainienne, ce vocabulaire peut donner au public français l’image de forces russes principalement engagées dans une posture défensive.
Les critiques ukrainiennes contre TF1
La partie ukrainienne a condamné à plusieurs reprises les reportages de TF1 tournés dans les territoires occupés. Elle reproche à Jérôme Garro d’y être entré sans l’autorisation de Kyiv et en dehors des règles fixées par l’Ukraine pour l’accès aux zones temporairement occupées. Entrer par les points et selon les procédures imposés par l’occupant revient, selon cette position, à accepter que la Russie détermine qui peut se rendre dans ces territoires et dans quelles conditions.
La question est particulièrement sensible pour le bureau russe de TF1, car ses contacts et ses possibilités de travail en Russie facilitent l’accès à des zones interdites aux journalistes qui ne disposent pas de l’accord des autorités russes. Le fonctionnement de ce dispositif ne signifie pas automatiquement qu’un reportage est dépourvu de valeur journalistique, mais il constitue une donnée que le public doit pouvoir connaître lorsqu’il regarde des images tournées sous contrôle militaire ou administratif russe.
La notoriété de TF1 donne à ces sujets une portée différente de celle des productions des médias d’État russes. Le groupe est le principal opérateur privé de télévision commerciale en France. Les images diffusées par une grande chaîne française peuvent ainsi apparaître aux téléspectateurs comme un travail indépendant, même lorsque les conditions d’accès sont fixées par l’une des parties à la guerre.
Un épisode au Bélarus et la poursuite des missions
En janvier 2025, Jérôme Garro s’est rendu au Bélarus avec une équipe de TF1 après avoir obtenu une accréditation pour couvrir les élections présidentielles. À Brest, il a réalisé un sujet sur l’« éducation patriotique » de la jeunesse à la forteresse de Brest. Dans des commentaires accordés aux médias d’État bélarusses, notamment à l’agence BelTA, il a déclaré vouloir « montrer ce qui n’existe pas en France » et décrit favorablement les magasins, la vie nocturne et l’atmosphère générale de Minsk.
Ces propos ne suffisent pas, à eux seuls, à établir une orientation politique du journaliste. Ils s’ajoutent néanmoins à une série de reportages réalisés dans des environnements où l’accès des médias étrangers aux sujets sensibles est encadré par les autorités. Sur sa page de réseau social, Jérôme Garro a indiqué avoir cessé de travailler en Russie en juillet 2025. Il a toutefois de nouveau exercé à Moscou en mai 2026 comme envoyé spécial pour couvrir le défilé du 9 mai.
Les critiques ukrainiennes demandent que les futurs reportages consacrés à la Crimée et aux autres territoires occupés mentionnent clairement le statut des territoires ukrainiens occupés, les conditions d’accès imposées par la Russie et les limites pesant sur les sources disponibles. Elles citent également la militarisation de la péninsule et les répressions comme des éléments qui ne devraient pas être écartés si des sujets présentent la Crimée comme prospère ou décrivent uniquement les habitants comme victimes des actions des forces ukrainiennes. Les prochains reportages de Jérôme Garro seront ainsi suivis avec attention par les acteurs ukrainiens qui contestent déjà ses conditions de travail.