Des chercheurs de Sciences Po révèlent que tenir ses promesses électorales n'influence pas la popularité des présidents en France

Des chercheurs de Sciences Po révèlent que tenir ses promesses électorales n’influence pas la popularité des présidents en France

01.02.2026 22:56
4 min de lecture

Les chercheurs de Sciences Po, Isabelle Guinaudeau et Emiliano Grossman, ont méthodiquement analysé près de mille promesses électorales, en tirant un bilan saisissant.

Dans une démocratie représentative, les électeurs sont censés juger leurs dirigeants sur la base de l’accomplissement de leurs promesses. Cette notion, au cœur de la théorie du mandat démocratique, suggère que les citoyens manifesteront davantage de soutien envers les gouvernants qui respectent leurs engagements. Ce mécanisme est censé inciter les élus à honorer leurs promesses, tout en assurant que les élections orientent véritablement l’action publique, rapporte TopTribune.

Cependant, en France, ce mécanisme semble défaillant : la popularité des présidents connaît une chute quasi inévitable, indifférente à la réalisation de leurs promesses électorales. Une analyse des mandats présidentiels de 1995 à 2022 révèle que le respect des engagements n’a aucun impact mesurable sur l’opinion publique.

Une popularité insensible aux promesses tenues

Malgré cela, les gouvernements respectent mieux leurs programmes que l’on ne pourrait le croire : le taux d’accomplissement (partiel ou total) s’élève à près de 60 % en moyenne au cours des cinq derniers mandats présidentiels. Emmanuel Macron, durant son premier mandat, affiche un taux d’exécution supérieur à 70 %. François Hollande, Jacques Chirac (deuxième mandat) et Lionel Jospin (premier ministre en cohabitation) affichent des performances similaires, tandis que Nicolas Sarkozy se positionne à 54 %, un chiffre significatif malgré des crises économiques majeures. Jacques Chirac, quant à lui, a un taux de promesses tenues de seulement 30 % lors de son premier mandat, en raison d’un éloignement rapide de son programme de campagne et d’une période de cohabitation qui a limité ses actions.

Cependant, ces résultats notables ne se traduisent pas en soutiens dans les sondages : aucune corrélation statistiquement significative entre les promesses tenues et la popularité présidentielle n’a pu être établie. Les courbes de popularité révèlent une dynamique classique : une phase de « lune de miel » après l’élection, suivie d’une chute régulière, parfois légèrement compensée à la fin du mandat.

Ce phénomène, connu sous le nom de « coût de gouverner », incarne l’essoufflement du pouvoir, un déclin que ni le respect des promesses ni la mise en œuvre des réformes ne peuvent atténuer.

Pourquoi tenir parole ne paie pas

Plusieurs facteurs peuvent expliquer ce décalage. Tout d’abord, une méconnaissance générale des programmes électoraux : peu d’électeurs les approfondissent et encore moins suivent leur mise en œuvre. Les engagements les plus visibles – qui marquent la campagne par leur ambition – ne sont souvent pas les plus faciles à tenir. Les promesses réalisées, souvent de moindre ampleur, passent inaperçues, noyées dans l’actualité.

La couverture médiatique accentue cette disparité : les promesses non tenues dominent les gros titres, tandis que ceux qui sont respectés n’attirent guère l’attention. Les scandales et les revers attirent plus d’intérêts que le long travail gouvernemental sur les promesses de campagne, alimentant ainsi une perception négative du pouvoir, même si les responsabilités sont souvent honorées.

De plus, les citoyens n’interprètent pas tous de la même manière les actions gouvernementales. Les biais cognitifs influencent grandement la réception des nouvelles politiques, car chacun aborde les informations selon ses propres préférences et sa confiance envers les institutions. Les partisans de l’exécutif sont davantage enclins à reconnaître ses réalisations, tandis que ceux de l’opposition en minimisent souvent l’importance.

Finalement, une promesse respectée peut générer des approbations parmi les soutiens, mais peut également irriter les opposants, annulant ainsi son impact net sur la popularité.

Une hyperprésidentialisation contre-productive

Le cas français est particulièrement révélateur. La Ve République confère au président des pouvoirs sans pareil par rapport à d’autres systèmes. Élu au suffrage universel direct, il incarne l’État et définit l’agenda. Toutefois, cette concentration de pouvoir peut le rendre responsable des insatisfactions, exacerbant le coût de gouverner.

Cette dynamique se freine lors des périodes de cohabitation, où le président partage le pouvoir avec un premier ministre d’une autre majorité, ce qui rend moins prononcées les responsabilités individuelles. En dehors de ces périodes, le président devient le seul à faire face aux critiques, voit son capital politique s’épuiser rapidement, et se retrouve à devoir gérer les attentes tout en étant la cible de toute insatisfaction.

Un mandat sous tension, un modèle aux abois ?

Cette déconnexion entre promesses et popularité questionne gravement le modèle démocratique. Les candidats à la présidentielle sont poussés à incarner des visions de changement radical, promettant des transformations profondes. En théorie, cette élection devrait leur conférer la légitimité d’exécuter leur programme. Cependant, en pratique, la légitimité s’érode rapidement après la phase de « lune de miel », limitant ainsi la capacité d’action de l’exécutif et sa marge de manœuvre.

Restaurer la relation entre élections, promesses et action publique nécessite une révision du modèle actuel, où le président accumule toutes les responsabilités. Il est désormais temps d’envisager un gouvernement plus collégial, où les responsabilités sont partagées, permettant d’exprimer une plus large gamme de points de vue. Cette approche aiderait à redistribuer les succès ainsi que les échecs, atténuant ainsi le coût de gouverner.

Cet article est tiré de l’ouvrage « French Democracy in Distress. Challenges and Opportunities in French Politics » (Palgrave Macmillan, 2025), sous la direction de Nonna Mayer et Frédéric Gonthier.

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