La guerre des récits : comment Moscou s’attaque à l’aide occidentale à l’Ukraine
La guerre des récits : comment Moscou s’attaque à l’aide occidentale à l’Ukraine

La guerre des récits : comment Moscou s’attaque à l’aide occidentale à l’Ukraine

29.10.2026 15:10
7 min de lecture

La désinformation russe ne cherche plus seulement à délégitimer le pouvoir ukrainien. Elle vise aussi les opinions publiques européennes qui financent, arment et soutiennent Kyiv, en transformant chaque débat sur la corruption, le contrôle des armes ou la cohésion militaire en occasion de fragiliser l’aide occidentale.

Depuis 2014, puis à une échelle accrue après l’invasion à grande échelle de 2022, ces campagnes combinent faux documents, sites imitant des médias connus, témoignages inventés et vidéos générées par intelligence artificielle. Leur logique est simple : donner à des accusations sans fondement l’apparence du journalisme, puis les faire circuler assez vite pour qu’elles s’installent dans le débat public avant d’être démenties.

Une industrie de la crédibilité

Une étude publiée en avril 2026, portant sur plus de 1 500 vidéos et sites liés au réseau Storm-1516, a estimé qu’environ 40 % des contenus examinés visaient l’Ukraine et le président Volodymyr Zelensky. Leur audience cumulée aurait dépassé 66 millions d’utilisateurs. Les contenus étaient adaptés dans au moins 16 langues et s’appuyaient sur des personnages fictifs, de fausses pièces administratives ou des enquêtes journalistiques fabriquées.

Dans 170 cas, les opérateurs ont repris le nom ou l’apparence de véritables médias. Cette imitation est essentielle : elle permet de substituer à la question « cette information est-elle vraie ? » une autre, beaucoup plus instinctive : « ce média est-il réputé ? » Un logo familier, une mise en page crédible et une vidéo correctement montée peuvent suffire à donner une première existence publique à une rumeur.

Le réseau Doppelgänger, créé en 2022, repose précisément sur ce procédé. Des sites imitant Der Spiegel, Die Welt, Le Monde ou Le Point ont servi à diffuser de faux articles. D’autres contenus ont repris les codes visuels de la BBC, de Bloomberg, de Politico ou d’Euronews. L’objectif est de masquer l’origine russe des messages et de faciliter leur reprise par des internautes qui pensent partager une publication authentique.

La technologie ne remplace pas la mise en scène : elle l’accélère. Les mêmes thèmes peuvent être reformulés pour différents pays, traduits rapidement et déclinés en textes, images ou vidéos. L’intelligence artificielle ajoute une couche de réalisme à des récits conçus pour exploiter les inquiétudes déjà présentes dans les sociétés européennes.

La fortune supposée des dirigeants

Une campagne lancée les 4 et 5 juin 2025 illustre cette mécanique. Des publications ont affirmé que Volodymyr Zelensky avait acheté à sa mère un appartement dans la tour Burj Khalifa, à Dubaï, pour 3,2 millions de dollars. Le récit a été présenté notamment sous la forme d’un reportage attribué à la chaîne Al Arabiya, puis relayé sur les réseaux sociaux.

Un rapport interne daté du 9 juin 2025 et attribué à l’Agence russe de design social a évalué la campagne à 86 millions de vues, dont 21 millions auprès d’un public anglophone. L’accusation, non étayée par les éléments disponibles, visait un point particulièrement sensible pour les pays donateurs : l’idée que les dirigeants ukrainiens détourneraient à leur profit l’aide fournie par leurs partenaires.

La première dame Olena Zelenska a elle aussi été ciblée. Le 17 mai 2026, l’agence d’État russe RIA Novosti, citant des sources anonymes, a affirmé qu’une arrestation la concernant serait préparée par le Bureau national anticorruption de l’Ukraine et le parquet spécialisé dans la lutte contre la corruption. Les deux institutions ont démenti le même jour et déclaré qu’aucune procédure de ce type n’était engagée. Le démenti n’a toutefois pas empêché la rumeur de circuler sur les canaux d’information russes et les réseaux sociaux.

Ces récits n’ont pas besoin d’être définitivement crus pour être utiles à leurs promoteurs. Il suffit qu’ils installent le soupçon, renforcent les adversaires de l’aide à l’Ukraine et rendent chaque nouvelle accusation plus facile à accepter.

Des soldats et des généraux fabriqués

Les forces armées ukrainiennes constituent un autre terrain privilégié. Le 13 mai 2026, une série de vidéos truquées a mis en scène de prétendus membres de la 28e brigade mécanisée, qui se plaignaient de l’absence de rotations, du manque d’équipement et de l’attitude de leurs supérieurs. Les vidéos, générées à l’aide de l’intelligence artificielle, ont été diffusées par des chaînes russes sur Telegram.

Le 3 août, une opération comparable a visé la 66e brigade mécanisée. Des personnages artificiels vêtus d’uniformes ukrainiens y affirmaient qu’un commandant avait frappé des soldats et refusé de leur fournir des soins. Le recours à des numéros précis d’unités et à des images de militaires devait donner aux scènes une apparence vérifiable, tout en suggérant que les abus étaient généralisés au sein de l’armée.

La hiérarchie militaire a également été prise pour cible après la nomination, le 22 juillet 2026, du général de division Mykhaïlo Drapaty au poste de commandant en chef des forces armées ukrainiennes. Des messages ont alors évoqué des conflits entre généraux, des inspections massives et une lutte interne pour le contrôle de l’armée. À la fin du mois, un faux compte de Drapaty sur le réseau X, suivi par plusieurs milliers d’utilisateurs, diffusait des déclarations inventées en son nom, dont l’annonce d’un audit général des forces armées.

Sur Facebook et Threads, des contenus générés par intelligence artificielle ont parallèlement mis en scène de prétendus affrontements publics entre Drapaty et son prédécesseur. La campagne cherchait à imposer l’image d’un commandement instable, divisé et incapable d’organiser efficacement la défense.

Les 28 et 29 janvier 2026, des canaux Telegram et d’autres comptes sociaux avaient déjà diffusé de faux récits sur un conflit supposé entre Kyrylo Boudanov et Valeri Zaloujny. Les publications invoquaient des sources anonymes et de prétendus documents secrets. Des spécialistes ukrainiens de la sécurité de l’information ont associé cette séquence à une tentative d’affaiblir la confiance envers Boudanov et de faire croire à une fracture profonde au sommet du pouvoir. Cette interprétation relève de leur analyse et ne constitue pas, à elle seule, une preuve indépendante de l’origine de chaque contenu.

Le point faible : la confiance des alliés

La question des armes occidentales offre aux campagnes russes un levier supplémentaire. En février et mars 2026, des médias russes et des ressources liées au régime iranien ont affirmé que des armes livrées à l’Ukraine étaient revendues sur le marché noir. Les mêmes contenus accusaient les autorités ukrainiennes de corruption et présentaient leur industrie de défense comme inefficace.

Le 12 mars, des comptes prorusses ont diffusé une vidéo présentée comme une publication de l’Institute for the Study of War, un centre d’analyse américain. Elle affirmait que l’Ukraine avait vendu des armes occidentales, lesquelles auraient ensuite atteint des acteurs armés au Moyen-Orient. Elle avançait aussi que les propositions de Kyiv visant à aider ses partenaires contre les drones iraniens serviraient à dissimuler cette affaire.

L’Institute for the Study of War n’avait pas publié ce contenu et les accusations n’étaient accompagnées d’aucun élément probant. La falsification s’appuyait néanmoins sur l’autorité supposée de l’institution : son nom et sa présentation suffisaient à transformer une rumeur en objet apparemment documenté. En visant le contrôle des livraisons d’armes, la campagne s’adressait directement aux électeurs des pays qui doivent décider de poursuivre ou non leur soutien.

Une architecture coordonnée

Le fonctionnement de ces opérations a été décrit le 21 octobre 2026 dans une enquête de The Insider, fondée sur des échanges internes de l’Agence russe de design social. D’après cette enquête, Sergueï Kirienko, premier adjoint du chef de l’administration présidentielle russe, joue un rôle central dans la conduite des opérations extérieures. Alexandre Kharytchev serait chargé des opérations visant l’Ukraine, tandis que Sofia Zakharova coordonnerait le travail destiné aux publics occidentaux.

La mise en œuvre serait assurée par l’agence du polittechnologue russe Ilia Gambachidze, avec la participation de Nikolaï Toupikine et d’équipes réunissant journalistes, analystes, graphistes et spécialistes des réseaux sociaux. Ces responsabilités sont rapportées par The Insider à partir de la correspondance examinée ; elles ne constituent pas une vérification indépendante de chaque attribution.

La force de ce dispositif tient à son caractère industriel et segmenté. Une même accusation peut être adaptée à la langue, au média et aux réflexes politiques d’un pays donné. Les campagnes contre l’Ukraine parlent de corruption et d’enrichissement personnel ; celles qui visent ses alliés mettent en avant le coût de la guerre, le contrôle des armes ou les divisions supposées des gouvernements.

Entre janvier 2025 et février 2026, Storm-1516 a ainsi diffusé, selon l’analyse disponible, 34 affirmations mensongères visant la France et l’Allemagne. Elles auraient été reprises dans environ 175 000 publications et auraient généré 274 millions de vues sur X. Le président français Emmanuel Macron et le chancelier allemand Friedrich Merz figuraient parmi les principales cibles, en raison de leur soutien à la poursuite de l’aide militaire à Kyiv.

Le mécanisme forme un seul ensemble : affaiblir la crédibilité de la direction ukrainienne, semer le doute sur ses forces armées et pousser les gouvernements européens à justifier sans cesse leur soutien. Dans cet environnement, le démenti d’une fausse vidéo ne suffit plus. L’enjeu devient aussi d’identifier les opérateurs, les financements et l’infrastructure technique qui permettent à la prochaine version de la même histoire d’apparaître presque immédiatement, dans une nouvelle langue et sous un nouveau logo.

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