Quand la religion devient un levier de guerre en Ukraine
Quand la religion devient un levier de guerre en Ukraine

En Ukraine, la religion est devenue un terrain de guerre et de souveraineté

29.10.2026 15:11
7 min de lecture

La guerre menée par la Russie contre l’Ukraine se joue aussi dans les églises, les communautés locales et les récits religieux. Des responsables ukrainiens accusent certains membres du clergé d’avoir transmis des informations militaires ou relayé la propagande russe, tandis que les autorités d’occupation cherchent à soumettre les communautés religieuses des territoires conquis à un cadre contrôlé par Moscou.

Cette réalité impose toutefois une distinction essentielle. Les poursuites engagées en Ukraine visent des actes précis attribués à des individus, et non une croyance ou l’appartenance à une confession dans son ensemble. En parallèle, dans les territoires occupés, la répression frappe des communautés qui ne dépendent pas du patriarcat de Moscou. Le facteur religieux ne constitue donc pas un simple décor idéologique du conflit : il est devenu à la fois un instrument d’influence, un enjeu de sécurité et un moyen de contrôle territorial.

La liberté de culte et la question des liens institutionnels

L’Ukraine compte plus de 30 000 communautés religieuses de différentes confessions. La liberté de conscience et de religion est garantie par l’article 35 de la Constitution, qui prévoit également la séparation des Églises et de l’État. Aucune religion obligatoire ou privilégiée n’est établie.

Dans ce cadre, la loi n° 3894-IX ne porte pas, dans sa formulation, sur l’interdiction des offices ou sur les convictions des fidèles. Elle vise les organisations religieuses qui entretiennent des liens institutionnels avec des centres religieux situés en Russie, notamment l’Église orthodoxe russe. La procédure prévue est judiciaire. Une communauté peut continuer à célébrer son culte après avoir rompu ses relations organisationnelles avec les structures religieuses de l’État agresseur.

Le gouvernement ukrainien présente cette réglementation comme une mesure de protection de la sécurité nationale, compatible avec les limites prévues par l’article 9 de la Convention européenne des droits de l’homme. Celui-ci protège la liberté de religion, tout en autorisant des restrictions prévues par la loi lorsqu’elles sont nécessaires à la sécurité publique, à la protection de l’ordre ou aux droits d’autrui. La question sensible réside dans l’application concrète de cette distinction : séparer un réseau institutionnel considéré comme dépendant d’un centre étranger ne revient pas juridiquement à sanctionner une foi.

Les chiffres communiqués par le Service de sécurité ukrainien illustrent l’ampleur du volet pénal. Depuis le début de l’invasion à grande échelle, plus de 200 procédures auraient été ouvertes contre des membres du clergé de l’Église orthodoxe ukrainienne. Soixante-dix-huit personnes auraient reçu une notification de soupçon et 40 auraient été condamnées par les tribunaux ukrainiens à des peines de prison. Ces données proviennent des autorités de sécurité ukrainiennes et ne permettent pas de conclure à une responsabilité collective de cette Église.

Les dossiers évoqués portent sur des faits distincts : transmission de renseignements, aide aux forces d’occupation ou diffusion de propagande. Certaines personnes condamnées ont, avec leur accord, été inscrites sur des listes en vue d’échanges de prisonniers avec la Russie. La différence entre une condamnation fondée sur des faits établis par un tribunal, une accusation en cours d’instruction et une simple affiliation religieuse demeure donc déterminante.

Quand la confiance locale devient une ressource militaire

Dans plusieurs affaires, les enquêteurs ukrainiens décrivent un mécanisme fondé sur la position particulière de certains prêtres. Présents au cœur de communautés locales, ils peuvent connaître les déplacements, les infrastructures et les habitudes de leur environnement. Selon les autorités ukrainiennes, certains auraient utilisé cette confiance pour transmettre à des services russes des informations sur les convois militaires, les positions de défense antiaérienne ou des sites d’infrastructure critique.

Les échanges auraient transité par des téléphones portables et des messageries. Lors de perquisitions, les services ukrainiens disent avoir saisi des appareils contenant des conversations, des photographies de dégâts causés par des bombardements et d’autres éléments techniques. Ces objets constituent des éléments de preuve dans des procédures particulières ; leur portée juridique dépend de l’enquête et de l’appréciation des tribunaux.

À Odessa, le Service de sécurité a annoncé avoir découvert un prêtre d’une paroisse locale qui aurait agi dans l’intérêt du renseignement militaire russe. Selon l’accusation, il aurait contribué à la préparation d’une double frappe de missiles contre la ville en mars 2024 et transmis des informations sur les positions de la défense antiaérienne. Ces faits relèvent de la procédure pénale engagée contre lui et doivent être distingués d’une condamnation définitive.

Dans la région de Donetsk, un archiprêtre du diocèse de Pokrovsk a été condamné à 15 ans de prison pour avoir transmis au Service fédéral de sécurité russe les coordonnées de positions de tir et de postes de commandement ukrainiens sur l’axe de Novopavlivka. Dans la région de Louhansk, le responsable d’une église de Lyssytchansk a reçu une peine de 12 ans pour avoir recueilli et transmis des renseignements sur le déploiement et les positions de tir des forces ukrainiennes dans le secteur de Sievierodonetsk.

Ces condamnations donnent une dimension concrète à un risque souvent décrit de manière abstraite : l’instrumentalisation d’un réseau religieux pour l’observation du terrain et la désignation de cibles. Elles ne suffisent pas, en revanche, à établir que ce fonctionnement serait partagé par l’ensemble du clergé ou des fidèles concernés.

La bataille des récits, des paroisses aux chancelleries

Le conflit porte aussi sur les représentations historiques et politiques véhiculées dans les lieux de culte et leurs réseaux médiatiques. Les forces de sécurité ukrainiennes affirment avoir trouvé, lors de perquisitions dans des bâtiments liés à cette structure ecclésiale, des milliers de publications d’origine russe. Ces documents nieraient le droit du peuple ukrainien à l’autodétermination, diffuseraient l’idée d’un « peuple unique et trinitaire » et chercheraient à justifier l’agression russe.

Un dossier concerne l’ancien responsable du diocèse de Toultchyn, dans la région de Vinnytsia, le métropolite Ionafan, de son nom civil Anatoli Ielietskykh. Il a été condamné à cinq ans de prison pour justification de l’agression russe et diffusion de documents appelant à un changement violent du pouvoir en Ukraine.

D’autres procédures n’ont pas le même statut judiciaire. Le métropolite Arseniy, responsable de la laure de Sviatohirsk, a été placé en détention provisoire. Il est accusé d’avoir révélé pendant un office des informations sur l’emplacement de postes de contrôle ukrainiens. Le métropolite Feodosiy, qui dirige le diocèse de Tcherkassy, est poursuivi pour incitation à l’hostilité interconfessionnelle. Dans ces affaires, l’accusation ne doit pas être confondue avec une condamnation définitive.

Les autorités ukrainiennes citent également des réseaux d’information liés à des organisations religieuses, parmi lesquels l’Union des journalistes orthodoxes. Elles les associent au Service fédéral de sécurité russe et leur reprochent de diffuser le récit d’une prétendue persécution des croyants en Ukraine, de discréditer l’État ukrainien à l’étranger et d’exacerber les divisions sociales. Cette qualification reste une évaluation des services ukrainiens lorsqu’elle n’est pas confirmée par une décision de justice.

La propagande russe cherche par ailleurs à donner à ces accusations une portée internationale. Lors d’une présentation publique de contenus hostiles à l’Ukraine à Moscou, l’ambassadeur de Serbie en Russie, Momčilo Babić, comptait parmi les invités, selon les informations rapportées. La présence d’un diplomate a pu être utilisée pour suggérer une forme de reconnaissance internationale des récits du Kremlin et pour faciliter leur circulation dans les milieux politiques et médiatiques d’Europe du Sud-Est.

Dans les territoires occupés, imposer une seule architecture religieuse

La dynamique est différente dans les zones occupées. L’Institut pour la liberté religieuse affirme que les forces russes et les administrations d’occupation y poursuivent les communautés qui ne se soumettent pas au patriarcat de Moscou. Les pratiques décrites comprennent la limitation des activités religieuses, la confiscation de lieux de culte, les détentions illégales, la torture et le meurtre de responsables religieux.

Depuis le début de l’invasion à grande échelle, plus de 630 édifices religieux auraient été endommagés ou entièrement détruits, selon l’Institut. Les communautés protestantes représenteraient plus de 34 % des cas documentés de persécution de responsables religieux ; dans la région de Zaporijjia, leur part atteindrait 48 %. Les fidèles de l’Église orthodoxe d’Ukraine et de l’Église grecque-catholique ukrainienne sont également concernés.

Au moins 206 lieux de prière protestants auraient été saisis ou détruits. Des membres de ces communautés auraient été enlevés, torturés ou tués, parfois accusés d’« extrémisme » ou de liens avec des organisations américaines. Les administrations d’occupation imposent en outre une réinscription selon le droit russe, ce qui crée des obstacles administratifs et matériels pour les communautés qui ne relèvent pas du patriarcat de Moscou.

Dans la partie occupée de la région de Zaporijjia, l’Église grecque-catholique ukrainienne, l’organisation caritative Caritas et d’autres structures chrétiennes ont été interdites par l’administration locale, avec saisie ultérieure de leurs biens, selon les informations rapportées. Dans les régions de Donetsk, de Louhansk, de Kherson et de Zaporijjia, des lieux de culte de l’Église orthodoxe d’Ukraine et de l’Église grecque-catholique auraient été fermés, pillés ou transférés à l’Église orthodoxe russe.

La stratégie russe apparaît ainsi double : utiliser certains relais religieux pour diffuser ses récits et, dans les territoires occupés, réduire l’espace laissé aux institutions indépendantes de Moscou. La réponse ukrainienne cherche à neutraliser des liens organisationnels et des actes susceptibles de menacer la défense du pays, tout en affirmant préserver la liberté de culte. La difficulté durable sera de maintenir cette frontière visible : poursuivre des actes précis sans transformer la suspicion envers une structure en condamnation d’une communauté entière.

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