Après quatre années d’interruption, Moscou cherche à rétablir son poste d’attaché militaire à Bratislava. Le gouvernement de Robert Fico présente cette ouverture comme un moyen de maintenir un « dialogue pragmatique » avec la Russie, mais le choix du candidat et le contexte régional donnent à cette nomination une portée bien plus large qu’un simple geste diplomatique.
La Slovaquie n’avait pas accepté la nomination d’un attaché militaire russe depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, en février 2022. En 2026, la Russie a d’abord proposé le capitaine de vaisseau Maxime Garitchev. En août, Bratislava a fait savoir de manière informelle que sa candidature n’était pas acceptable. Moscou a néanmoins relancé la procédure en septembre avec le nom d’un autre officier, le capitaine de vaisseau Maxime Verejan. Si l’agrément est accordé, son arrivée est attendue en octobre ou novembre.
L’enjeu tient moins au titre officiel qu’à la fonction réelle d’un attaché militaire dans une capitale membre de l’Union européenne et de l’OTAN. Accrédité auprès du ministère de la Défense, il peut entretenir des contacts avec les forces armées, observer leurs priorités et recueillir des informations accessibles par des voies diplomatiques ou relationnelles. Ces possibilités ne prouvent pas, à elles seules, l’existence d’une activité clandestine. Elles expliquent toutefois pourquoi la nomination est examinée avec une attention particulière par les services slovaques et les alliés de Bratislava.
Le « dialogue pragmatique » à l’épreuve du calendrier électoral
Le ministère slovaque des Affaires étrangères justifie la reprise des contacts militaires par la volonté de conserver avec Moscou un dialogue limité et pragmatique. Depuis son retour au pouvoir, Robert Fico défend une approche moins confrontée à la Russie que celle de nombreux gouvernements européens et critique régulièrement le soutien militaire à l’Ukraine. Dans la région, Bratislava figure désormais parmi les capitales les plus disposées à préserver des canaux officiels avec le Kremlin.
Le calendrier renforce la dimension politique de cette décision. Les élections municipales et régionales slovaques sont prévues le 24 octobre 2026, avant des élections législatives attendues à l’automne 2027. Dans une période marquée par la polarisation du débat public, la présence d’un représentant russe pourrait faciliter des contacts militaires classiques, mais aussi offrir à Moscou un point d’observation sur les débats internes, les coopérations de défense et les réactions de la société slovaque à la guerre en Ukraine.
La question est d’autant plus sensible que l’armée slovaque utilise des équipements américains et allemands. Leur maintenance, l’approvisionnement en pièces et la formation des personnels relient étroitement Bratislava à ses partenaires de l’Alliance. Un représentant russe ne disposerait pas automatiquement d’un accès aux informations protégées, mais la multiplication des contacts autour de ces systèmes pourrait créer des risques pour la confidentialité des échanges entre alliés. Le ministère slovaque de la Défense aurait d’ailleurs indiqué que l’attaché russe ne participerait pas aux événements réunissant les représentants militaires étrangers accrédités dans le pays.
Un profil militaire qui suscite des questions
Maxime Verejan est né en 1980 à Dalnerechensk, dans le kraï du Primorié, et sert dans l’armée russe depuis 1997. Diplômé de l’Institut naval du Pacifique, à Vladivostok, il a notamment servi dans la flotte du Pacifique, à bord d’un croiseur lance-missiles et d’un destroyer. Il a ensuite étudié à l’Académie navale Kouznetsov, puis travaillé à l’état-major de la marine et au centre de commandement central de l’état-major général russe.
De la fin de 2013 à 2017, il a été assistant de l’attaché naval à l’ambassade de Russie en Italie. À son retour, il a suivi une formation consacrée au service des troupes et à la sécurité du service militaire. Entre 2017 et 2024, il a occupé des fonctions au sein de la direction chargée de ces questions au ministère russe de la Défense. Jusqu’à récemment, il aurait dirigé un groupe de cette direction au commandement des forces terrestres, à Moscou. Il a obtenu le grade de capitaine de vaisseau en 2018.
Cette trajectoire ne constitue pas en elle-même une preuve d’espionnage ou d’implication dans une opération illégale. Elle indique cependant que le candidat proposé à Bratislava a travaillé dans des structures liées à la sécurité militaire et qu’il possède une expérience des environnements diplomatiques. Pour les autorités slovaques, l’examen de sa carrière ne peut donc pas se limiter aux éléments protocolaires de son curriculum vitae.
Son passage en Italie attire particulièrement l’attention. Durant la même période, Olga Kolobova aurait opéré dans le pays sous l’identité de Maria Adela Kufeledt Rivera. Des enquêtes menées par Bellingcat, Der Spiegel, The Insider et La Repubblica l’ont identifiée comme une agente du renseignement militaire russe. À Naples, où se trouve le commandement interallié de l’OTAN, elle se présentait comme une entrepreneuse et créatrice de bijoux. Elle y avait ouvert une boutique et s’était intégrée à la vie mondaine locale, notamment par l’intermédiaire du Lions Club.
Ces relations lui auraient permis de rencontrer des militaires américains et des officiers italiens, allemands, belges et d’autres pays de l’Alliance. Le fait que Verejan ait été assistant de l’attaché naval russe en Italie à cette époque justifie une vérification approfondie de ses responsabilités et de ses contacts. Il ne permet pas, en revanche, d’établir qu’il connaissait les activités de Kolobova ou qu’il en assurait la coordination. Une telle relation reste une hypothèse qui nécessiterait des éléments de renseignement ou des constatations judiciaires.
Les allégations liées à la guerre en Ukraine
Une autre zone d’ombre concerne un possible détachement de Verejan en 2023 auprès de la 10e brigade indépendante de la Garde, une unité de forces spéciales qui aurait alors été déployée près d’Olechky, dans la région de Kherson occupée par la Russie. Il lui est attribué un rôle dans des activités de renseignement et dans des opérations dites de filtration visant la population des territoires occupés.
Il s’agit d’une accusation grave, qui ne peut être transformée en fait établi sur la seule base d’une affectation alléguée. La présence d’un officier dans une unité ne démontre pas automatiquement sa participation personnelle à des crimes de guerre. Des ordres, des documents opérationnels, des témoignages ou les résultats d’enquêtes seraient nécessaires pour déterminer ses responsabilités précises. Cette incertitude n’annule pas la question politique : elle rend indispensable, avant toute décision, l’accès à une biographie complète et vérifiable.
Le contexte sécuritaire européen donne à cette vérification une dimension supplémentaire. Fin août 2026, la police slovaque a annoncé avoir empêché l’incendie criminel du site du constructeur ukrainien de drones Skyeton à Haniska, près de Presov. Dans la nuit du 3 septembre, des engins incendiaires ont par ailleurs été lancés depuis un véhicule contre un chantier situé à proximité des sièges munichois des entreprises de défense Rohde & Schwarz et Helsing. Les services allemands ont attribué ces opérations, parmi d’autres actes de sabotage présumés, à une unité spéciale du renseignement militaire russe. Les responsabilités doivent toutefois être établies séparément dans chaque affaire.
Pour l’opposition slovaque, ces incidents montrent qu’un attaché militaire russe ne peut être considéré comme un interlocuteur diplomatique ordinaire. Tomas Valasek, député de Slovaquie progressiste, a averti que ce poste pourrait faciliter des opérations d’influence, la coordination de campagnes de désinformation et l’exploitation des divisions sociales. Des représentants allemands et américains auraient également fait part de leurs inquiétudes au ministère slovaque de la Défense, notamment en raison des informations liées aux équipements occidentaux en service dans l’armée slovaque.
Une décision qui dépassera le cas Verejan
Le gouvernement de Robert Fico a déjà refusé l’agrément de Maxime Garitchev, sans en expliquer publiquement les raisons. Des informations relayées par les médias ont évoqué des liens avec les services de sécurité russes et des activités incompatibles avec les règles de la Convention de Vienne, sans que Bratislava ne confirme officiellement ces motifs.
Le dossier Verejan reste ouvert. Son éventuelle accréditation ne signifierait pas que la Slovaquie abandonne ses engagements au sein de l’OTAN, pas plus qu’un refus ne mettrait fin à tous les contacts avec Moscou. Mais le choix révélerait la limite que le gouvernement Fico entend fixer à son « pragmatisme » : préserver un canal diplomatique contrôlé, ou accepter le retour d’un représentant dont le parcours soulève des interrogations dans l’un des espaces les plus sensibles de la sécurité européenne.
