La montagne de dettes des entreprises russes a franchi un nouveau seuil historique : 293 000 milliards de roubles, soit davantage que le PIB annuel prévu du pays. L’économie fonctionne en grande partie à crédit, et ce fardeau croît plus vite que la capacité des sociétés à le rembourser, rapporte TopTribune.
Une structure de dette à deux vitesses
Sur ce total, 152 000 milliards de roubles proviennent de prêts bancaires et d’emprunts à long terme. Le reste, soit environ 141 000 milliards, correspond à des dettes commerciales : sommes dues aux fournisseurs, sous-traitants, salariés (arriérés de salaire), ainsi qu’au budget de l’État sous forme d’impôts et de cotisations sociales impayés. Cette dette des entreprises russes, dite « de quotidien », s’est révélée la plus fragile : les arriérés ont bondi de près de 18 % en un an, atteignant 7 000 milliards de roubles.
Le coût du crédit et la guerre en Ukraine
Les analystes attribuent cette situation à la politique monétaire sévère de la Banque centrale russe. Pour freiner une inflation alimentée par des injections massives de liquidités dans le secteur militaire lié à la guerre en Ukraine, le régulateur a relevé son taux directeur à 21 % fin 2024. Même après un abaissement à 14,25 %, le crédit reste extrêmement coûteux. Les entreprises consacrent désormais jusqu’à 37 % de leurs bénéfices au seul service de la dette, contre 20 % auparavant. Les nouveaux projets d’investissement deviennent économiquement irrationnels, et le refinancement des anciens emprunts se transforme en casse-tête.
La pression fiscale s’alourdit
Depuis début 2026, le taux de l’impôt sur les sociétés est passé de 20 à 22 %, tandis que l’administration fiscale a renforcé les contrôles. Les entreprises paient en priorité les impôts pour éviter le blocage de leurs comptes, puis règlent leurs fournisseurs et créanciers. Résultat : les créances douteuses dans les chaînes d’approvisionnement ont grimpé à 4 000 milliards de roubles, et de nombreuses sociétés exigent désormais un prépaiement pour se protéger des défauts de paiement des partenaires.
Un effet domino industriel
Le secteur le plus touché est l’industrie manufacturière, avec 2 500 milliards de roubles d’impayés. Viennent ensuite le commerce, les mines et la construction. Le mécanisme rappelle un jeu de dominos : les grandes entreprises et les donneurs d’ordre publics retardent délibérément les paiements aux sous-traitants pour préserver leur propre trésorerie. Les PME, dépourvues de matelas financier, deviennent des créanciers involontaires des grands groupes. La part des prêts improductifs dans le segment des petites entreprises a atteint 19 %, soit près d’un crédit sur cinq en situation de tension.
Conséquences sur l’emploi et le pouvoir d’achat
La détérioration des bilans se répercute sur les ménages. Le bénéfice net des entreprises a chuté de 25 % sur un an, à 5 200 milliards de roubles, et le PIB a reculé de 0,2 % au premier trimestre 2026. Pour préserver leurs marges, les sociétés freinent les salaires : la croissance des rémunérations réelles a ralenti à 5,1 %, les programmes d’indexation sont gelés. Parallèlement, la hausse des coûts de financement et de la fiscalité est répercutée sur les prix, ce qui alimente l’inflation et pèse doublement sur le niveau de vie des Russes.
Vers un risque systémique
Si la tendance se poursuit, l’économie russe pourrait passer de difficultés sectorielles à une phase systémique de défauts en cascade, où la faillite d’un grand débiteur entraîne des dizaines de ses contreparties. Pour l’heure, la Banque centrale oscille entre la lutte contre l’inflation et le maintien d’une activité économique minimale, tandis que la facture totale continue de s’alourdir.