Rares sont les écrivaines qui furent aussi célèbres que George Sand de leur vivant. Malgré plus de 90 œuvres, plus de 400 articles et des milliers de lettres, son apport a été largement atténué par la critique. Elle n’a été réhabilitée que dans les années 1970-1980, par le biais des études féministes.
L’année 2026 marque le cent-cinquantième anniversaire de la mort de George Sand (1804-1876). La relire, c’est redécouvrir son apport artistique et intellectuel, mais aussi comprendre comment le génie féminin a été systématiquement dénié par un canon reléguant les femmes à la portion congrue. Quand on ne peut nier une autrice reconnue, il reste une solution pour en effacer l’importance: minimiser son apport. Joanna Russ répertorie ces techniques dans le livre Comment torpiller l’écriture des femmes?, paru en 2025, rapporte TopTribune.
Une femme scandaleuse? Non, un bourreau de travail et une amie fidèle
L’exposition «Caricaturer George Sand – De la satire à l’égérie républicaine», qui se tient actuellement aux Archives départementales de l’Indre, déplie toute l’ampleur des attaques et des caricatures qu’elle a subies au cours de sa vie. Pour Charles Baudelaire, Désiré Nisard ou les frères Goncourt, «le génie est mâle. L’autopsie de Mme Stael ou de Mme Sand aurait été curieuse: elles doivent avoir une construction un peu hermaphrodite.»
Le pseudonyme d’Aurore Dupin, «George Sand», est né d’une stratégie d’éditeur. Son premier roman, écrit avec Jules Sandeau, Rose et Blanche: ou la comédienne et la religieuse (1831), connaît le succès. Il est signé J. Sand pour un «Jules Sand» inventé de toutes pièces. Pour les écrits qu’elle produit seule, ils créent le pseudo George Sand. George signifie étymologiquement «celui qui travaille la terre» et George Sand est une grande travailleuse, aimant la terre.
L’autrice se fait remarquer en portant parfois le pantalon alors interdit aux femmes et en fumant comme ses amis écrivains. Divorcée et indépendante, elle gagne sa vie dans un monde d’hommes. Elle écrit la nuit, en fumant et en buvant du café. «Le cigare et le café ont pu seuls soutenir ma pauvre verve à 200 francs la feuille», déclare-t-elle.
Présenter systématiquement George Sand comme scandaleuse visait à empêcher que d’autres la prennent pour modèle.
La presse s’intéresse à ses relations avec des célébrités — l’actrice Marie Dorval, Alfred de Musset à Venise, Frédéric Chopin à Majorque — et condamne la femme volage. Il est moins souvent question de son soutien professionnel à Alfred de Musset à qui elle offre le canevas de sa pièce historique devenue Lorenzaccio, ou de Frédéric Chopin malade qu’elle soutient et de leur commune passion de la création.
Après une enfance divisée entre une grand-mère d’origine aristocrate, un père révolutionnaire et une mère couturière, elle fut une épouse malheureuse, trompée par un mari buveur et joueur. George Sand se bat pour obtenir le divorce et la garde de ses enfants. Les «injures, sévices et mauvais traitements» reconnus par la justice lui permettent de gagner son procès. Infatigable, elle écrit dans les journaux, publie ses romans tout en gérant sa maison. À Nohant, dans l’Indre, elle accueille Eugène Delacroix, Frédéric Chopin, Honoré de Balzac ou Gustave Flaubert, faisant de sa maison une résidence d’artistes.
À l’image de l’utopie socialiste du phalanstère de Charles Fourier, sa maison est un «familistère» qui abolit les hiérarchies domestiques. Elle réunit artistes et paysans autour d’une vie coopérative, dans les années 1840, testant la garde partagée des enfants, l’éducation pour tous, éduquant sa servante Marie. Bien sûr, avec ses limites. Lorsque son fils met enceinte la servante, celle-ci doit quitter la maison.
On évoque peu la relation amoureuse stable qu’elle vécut à la fin de sa vie pendant quinze ans avec Alexandre Manceau (1817-1865), graveur de treize ans plus jeune qu’elle, avec lequel elle a voyagé en Italie, en Auvergne et vécu heureuse à Gargilesse (Indre), dans la vallée de la Creuse. Le Dernier Amour (1866) est écrit en mémoire d’Alexandre Manceau. Présenter systématiquement George Sand comme scandaleuse visait à empêcher que d’autres la prennent pour modèle.
Une autrice de romans sentimentaux? Non, une écrivaine féministe
En décrivant George Sand comme une autrice de sentimentaux, on réduit l’enthousiasme des lectrices pour celle qui a dénoncé dès son premier roman (Indiana, 1832) la condition des femmes dans le cadre du mariage et les violences patriarcales. Dans La Mare au diable (1846), elle privilégie une peinture positive des paysans, contre les stéréotypes misérabilistes. Néanmoins, elle aborde le harcèlement sexuel de la petite Marie que son patron fermier tente de violer et poursuit à cheval.
Dans Mauprat (1837), c’est la brutalité des hommes qui complotent un guet-apens et un viol collectif qui est relaté. Dans Le Secrétaire intime (1834), elle évoque le dénigrement constant des femmes en politique à travers la princesse Quintilia, une dirigeante d’exception qui est constamment la cible d’insultes sexistes
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