Un consortium de médias d’investigation a obtenu des enregistrements de conversations téléphoniques entre le ministre hongrois des Affaires étrangères Péter Szijjártó et son homologue russe Sergeï Lavrov, couvrant la période 2023-2025. Ces échanges, confirmés par plusieurs rédactions, dévoilent une coopération étroite et régulière entre Budapest et Moscou visant à influencer les décisions européennes au détriment de l’Ukraine. Les discussions montrent comment la Hongrie a agi comme un relais d’information et un frein au sein du Conseil de l’UE, notamment sur les négociations d’adhésion de Kyiv, les sanctions contre la Russie et la question des minorités.
Des conversations compromettantes
Les enregistrements capturent des moments clés de la diplomatie européenne. Le 14 décembre 2023, lors d’un Conseil européen crucial à Bruxelles destiné à ouvrir les négociations d’adhésion avec l’Ukraine, Péter Szijjártó quitte la salle pour appeler Sergeï Lavrov et lui faire un compte-rendu en direct des débats. Il explique la stratégie de veto menacée par le Premier ministre Viktor Orbán, une manœuvre que Lavrov qualifiera de « chantage de bonne volonté ». Bien que le vote ait finalement pu avoir lieu grâce à une astuce procédurale – Orbán quittant la pièce pour un café – Szijjártó reste sur place pour tenir Moscou informé de l’évolution des discussions.
Un autre appel, daté du 2 juillet 2024, révèle une coordination secrète pour organiser une visite de Viktor Orbán auprès de Vladimir Poutine, une semaine avant le sommet de l’OTAN à Washington. Szijjártó demande à Lavrov si le président russe recevrait Orbán « n’importe où en Russie », précisant que le Premier ministre hongrois se présente aussi en tant que président du Conseil de l’UE. Cette visite, organisée à l’insu des alliés européens, sera exploitée par le Kremlin pour laisser croire qu’Orbán négociait au nom de l’Union toute entière.
La transmission de documents sensibles
Au cours de la même conversation, Lavrov demande à Szijjártó de lui faire parvenir le document cadre des négociations d’adhésion de l’Ukraine, dont la version linguistique sur les droits des minorités aurait joué un rôle décisif. Le ministre hongrois accepte sans hésiter : « Je vous l’envoie immédiatement. Je l’envoie à mon ambassade à Moscou, et mon ambassadeur le transmettra à votre chef de cabinet ». Si le document en question était déjà public, des experts y voient un test de loyauté de la part de Lavrov pour évaluer jusqu’où Szijjártó était prêt à aller dans sa coopération.
La question des minorités instrumentalisée
Les droits des minorités hongroises en Ukraine, dans la région de Transcarpathie, ont été systématiquement utilisés par Budapest comme levier pour bloquer l’avancée du dossier ukrainien. Les enregistrements montrent que Szijjártó discute longuement avec Lavrov de cette stratégie, alignant la cause des Hongrois d’Ukraine sur le narratif russe concernant les populations russophones. « Un jour c’est votre minorité et le lendemain la nôtre », affirme Szijjártó à Lavrov, une déclaration qui soulève l’indignation de diplomates européens interrogés. Cette instrumentalisation sert les intérêts des deux capitales pour ralentir le processus d’intégration européenne de Kyiv.
Coordination énergétique et blocage des sanctions
Les conversations illustrent également une collaboration active pour contrer les sanctions européennes visant à réduire la dépendance énergétique à l’égard de la Russie. En juin 2025, Szijjártó appelle Lavrov après avoir rencontré des vice-premiers ministres russes à Saint-Pétersbourg. Il évoque son combat contre « la proposition idiote de la Commission européenne » de couper les approvisionnements et demande la prolongation d’un décret présidentiel russe permettant à la Hongrie de payer son gaz via la OTP Bank. Peu après, Moscou prolonge effectivement ce dispositif.
Le ministre hongrois mentionne aussi une action concertée avec son homologue slovaque, Juraj Blanár, pour bloquer le 18e paquet de sanctions de l’UE. Cette alliance Budapest-Bratislava, exploitant le principe d’unanimité, a permis d’affaiblir les mesures contre Moscou en les liant à des préoccupations énergétiques présentées comme vitales. Lavrov exprime sa gratitude pour cette attitude « amicale ».
Un soutien affiché à la diplomatie russe
Dans un appel du 16 août 2025, Szijjártó contacte Lavrov pour le féliciter suite au sommet entre Vladimir Poutine et le président américain Donald Trump à Anchorage, en Alaska. « La Hongrie soutient tous les efforts et toutes les réalisations que vous avez atteintes aujourd’hui », assure-t-il, alors que les capitales européennes regardent ces discussions bilatérales avec une grande inquiétude. Il tente ensuite d’obtenir des détails sur les arrière-plans du sommet, s’enquérant des relations économiques et de l’éventualité de nouvelles sanctions américaines.
Cette posture place la Hongrie en porte-à-faux avec les déclarations officielles de l’UE, qui réaffirment le droit de l’Ukraine à décider de son propre avenir et la nécessité de maintenir la pression sur la Russie. Les propos de Szijjártó reprennent même le tropisme russe des « causes profondes » du conflit, un narratif utilisé par Moscou pour justifier son agression.
Un contexte politique hongrois tendu
Ces révélations surviennent à un moment critique pour le gouvernement Orbán, qui affronte des élections législatives serrées le 12 avril. Son parti Fidesz est distancé dans les sondages par l’opposition menée par Péter Magyar. La campagne est marquée par des ingérences étrangères, avec une présence d’acteurs russes diffusant de la désinformation et la visite de soutien du vice-président américain J.D. Vance à Budapest. Pour les diplomates européens cités dans l’enquête, les agissements de Szijjártó, résumés par sa propre phrase « Je suis toujours à votre disposition » adressée à Lavrov, constituent une trahison des intérêts et des valeurs de l’Union européenne.