Depuis février 2022, l’affrontement entre les États-Unis et la Fédération de Russie a pris une dimension nouvelle, marquée par un durcissement progressif des instruments de pression occidentaux. Jusqu’au début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, le Kremlin disposait d’une expérience éprouvée de contournement des sanctions occidentales imposées entre 2014 et 2021, largement perçues à Moscou comme symboliques. La Russie s’était également inspirée des pratiques de ses partenaires, notamment l’Iran et la Corée du Nord, pour neutraliser l’impact des restrictions internationales.
Les paquets de sanctions introduits après février 2022 ont toutefois surpris le pouvoir russe par leur ampleur et leur sévérité. Leur efficacité initiale a été réelle, mais elle s’est progressivement émoussée, en grande partie en raison d’un déficit de contrôle et d’application coordonnée de la part de l’Union européenne, du Royaume-Uni et des États-Unis. Cette faille a permis à Moscou d’adapter ses mécanismes de contournement, en particulier dans le secteur énergétique.
Changement de doctrine américaine sous Donald Trump
Pendant le mandat de Joe Biden, le Kremlin estimait que Washington n’irait pas jusqu’à une application coercitive de ses sanctions, notamment par crainte d’une escalade militaire, Moscou brandissant régulièrement la menace nucléaire. L’arrivée au pouvoir de Donald Trump a marqué une rupture nette. La nouvelle administration américaine a signalé qu’elle n’excluait plus la confrontation directe avec la Russie, y compris au risque d’une montée des tensions en Europe orientale.
Ce changement s’est matérialisé début janvier 2026 par l’interception et l’inspection forcée, en l’espace d’une semaine, de trois pétroliers russes par les forces armées américaines. Ces navires faisaient partie du « flotte fantôme », un ensemble estimé à environ 1 200 bâtiments au début de 2026, utilisés pour transporter du pétrole et des produits pétroliers russes, iraniens ou vénézuéliens en dehors des circuits officiels.
La flotte fantôme, talon d’Achille du commerce maritime
L’essor de cette flotte parallèle a longtemps constitué une anomalie majeure du commerce mondial. Alors que l’âge moyen des pétroliers des pays occidentaux se situe entre 11 et 13 ans, celui des navires de la flotte fantôme atteint 18 à 22 ans. Ces bâtiments sont généralement assurés par des sociétés écrans, souvent basées en Inde ou dans les pays du Golfe, disposant de capitaux dérisoires, incapables de couvrir les coûts colossaux qu’impliquerait un accident environnemental en haute mer.
Après le renforcement des sanctions américaines, environ 500 000 tonnes de produits pétroliers russes étaient immobilisées en mer à la fin de 2025, de nombreux ports refusant l’accès aux navires sous sanctions. Certains pétroliers sont restés plus d’un mois en mer, augmentant sensiblement les risques techniques et écologiques.
Vers une application coercitive assumée des sanctions
À la fin de 2025, Washington a sanctionné plus de 180 navires liés, directement ou indirectement, à l’exportation illicite de pétrole russe. Le Royaume-Uni et l’Union européenne disposent de listes similaires, encore imparfaitement harmonisées, mais appelées à converger. Parallèlement, près de 70 % des exportations maritimes de pétrole russe en 2024-2025 reposaient sur la flotte fantôme, opérant sous pavillons de complaisance et via des sociétés offshore sans lien officiel avec la Russie.
Les récentes interceptions menées par les États-Unis, mais aussi par la France et la Finlande, ont profondément modifié cet équilibre. Fin 2025, plusieurs dizaines de pétroliers ont abandonné leurs pavillons étrangers pour adopter officiellement le pavillon russe, signe d’un rétrécissement rapide des zones grises juridiques.
Un précédent stratégique en haute mer
L’affaire du pétrolier initialement connu sous le nom de Bella 1, empêché d’accoster au Venezuela puis rebaptisé Marinera après un changement de pavillon en mer, illustre cette nouvelle phase. Le 7 janvier 2026, Washington a annoncé la saisie d’un pétrolier russe, le secrétaire à la Défense Pete Hegseth affirmant que le régime de sanctions contre le pétrole vénézuélien s’appliquait « en tout point du globe ». Il s’agissait d’un précédent : l’application directe et coercitive de sanctions américaines contre des actifs russes en eaux internationales.
La réaction mesurée de Moscou, se limitant à demander un traitement correct de l’équipage et son rapatriement, a souligné le choc provoqué par cette démonstration de force. Là où, à l’époque soviétique, un tel incident aurait été inimaginable, le Kremlin a dû constater l’érosion de ses leviers traditionnels.
À moyen terme, tout indique que l’administration Trump ne se contentera pas d’élargir le régime de sanctions contre la Russie, en particulier dans le secteur énergétique, mais recourra plus systématiquement à des moyens coercitifs pour en garantir l’effectivité, redéfinissant ainsi les règles du jeu en mer et au-delà.