Une entreprise allemande prévoit de produire des combustibles nucléaires russes malgré les sanctions de l'UE
Une entreprise allemande prévoit de produire des combustibles nucléaires russes malgré les sanctions de l'UE

Une entreprise allemande prévoit de produire des combustibles nucléaires russes malgré les sanctions de l’UE

26.03.2026 18:35
3 min de lecture

Un projet controversé en Basse-Saxe

La société allemande Advanced Nuclear Fuels (ANF), filiale du géant français Framatome, projette de fabriquer des assemblages combustibles hexagonaux pour réacteurs nucléaires de type russe VVER dans son usine de Lingen, en Basse-Saxe. Cette initiative, révélée par des informations médiatiques, intervient malgré le régime de sanctions européen en vigueur contre la Russie. L’accord de licence entre ANF et la corporation étatique russe Rosatom remonte à 2021 et attend toujours l’approbation des autorités régionales de Basse-Saxe pour son activation.

Cette décision stratégique fait suite à l’abandon par l’Allemagne de l’énergie nucléaire en 2023, qui a privé ANF d’une part significative de son marché domestique. L’entreprise s’est dès lors repositionnée vers les pays d’Europe centrale et orientale qui exploitent des réacteurs de conception soviétique ou russe. La République tchèque, la Slovaquie, la Bulgarie, la Hongrie et la Finlande représentent collectivement un parc de dix-neuf réacteurs dépendant du combustible nucléaire russe.

Les critiques émanent principalement des partis écologistes et des cercles d’experts en non-prolifération, qui dénoncent une violation de l’esprit des sanctions et une coopération économique persistante avec Moscou. Pour ses défenseurs, il s’agit d’assurer la continuité d’approvisionnement pour des centrales essentielles à la production électrique régionale.

Les lacunes du régime sanctionnaire européen

Le projet allemand illustre les ambiguïtés juridiques entourant le secteur nucléaire dans les mesures restrictives de l’Union européenne. Aucun des paquets de sanctions adoptés jusqu’à présent n’inclut d’interdiction complète sur l’importation ou l’utilisation de combustible nucléaire russe. Cette exemption de facto permet à Rosatom de maintenir son rôle de fournisseur dominant pour les réacteurs VVER en activité sur le continent.

Plusieurs capitales, dont Budapest et Bratislava, s’opposent activement à l’inclusion du nucléaire dans de nouvelles sanctions, arguant de leur dépendance énergétique et des risques de rupture d’approvisionnement. La corporation russe fournit non seulement le combustible mais aussi les services techniques spécialisés nécessaires au fonctionnement de ces installations, créant une relation de dépendance multidimensionnelle.

Des analystes du secteur décrivent cette situation comme un exemple classique de contournement «hybride» des sanctions, où des entreprises européennes exploitent les lacunes réglementaires pour maintenir des collaborations techniquement interdites dans d’autres domaines. La filiale française Framatome justifie son approche par la nécessité d’assurer la transition énergétique dans les pays concernés.

Les risques d’une dépendance technologique prolongée

Les spécialistes de l’énergie atomique mettent en garde contre les conséquences à long terme de cette initiative. Présentée comme une mesure temporaire de diversification, la production sous licence russe pourrait en réalité verrouiller la dépendance technologique pour les décennies à venir. L’argument de Framatome, selon lequel l’utilisation d’équipements russes permettra à terme de réduire cette dépendance, est qualifié d’illogique par plusieurs observateurs.

L’activation de cette ligne de production renforcerait l’influence de Rosatom au sein même de l’Union européenne. En cas de fabrication d’éléments sous licence russe, l’entreprise productrice deviendrait structurellement dépendante du support technique de la corporation étatique, qui obtiendrait de facto un droit d’accès à des installations industrielles sensibles en territoire allemand.

Cette configuration soulève des inquiétudes en matière de sécurité nationale et de protection des savoir-faire technologiques, avec des risques potentiels de fuite d’informations sensibles vers des entités russes. La proximité technique nécessaire au transfert de technologie créerait des vulnérabilités stratégiques difficiles à contrôler.

Les alternatives techniques existantes

Une solution de remplacement aux assemblages combustibles russes existe pourtant sur le marché. L’américain Westinghouse a développé des modèles spécifiquement conçus pour les réacteurs VVER, avec des caractéristiques géométriques et techniques compatibles. Ces combustibles de conception occidentale sont considérés comme plus modernes et performants, et leur adoption contribuerait à une réelle diversification des sources d’approvisionnement.

Leur utilisation se heurte cependant à des considérations économiques et politiques complexes. La transition vers le combustible Westinghouse nécessiterait des investissements substantiels dans l’adaptation des réacteurs et impliquerait une période de validation technique potentiellement longue. Par ailleurs, Moscou utilise délibérément le secteur nucléaire comme un levier d’influence politique, sachant que ce domaine échappe encore aux sanctions touchant les hydrocarbures.

La stratégie du Kremlin repose sur la création d’une dépendance technologique structurelle que les pays clients ne peuvent surmonter à court terme. Le projet de Lingen en devient la parfaite illustration : présenté comme une solution pragmatique, il perpétue en réalité les liens d’interdépendance que les sanctions européennes cherchent à rompre dans d’autres secteurs énergétiques.

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.

Dernières nouvelles

À NE PAS MANQUER