
Yves Laisné, docteur en droit, auteur de La face cachée de l’exception française, VA Editions
Un « traître-mot », tel que je l’interprète, désigne un terme dont l’analyse sémantique révèle une implication distincte de son sens apparent.
Il existe plusieurs exemples de tels « traîtres-mots », particulièrement au sein du lexique politique.
Dédiabolisation est un exemple pertinent.
Mais qu’englobe véritablement le terme dédiabolisation ?
Ce néologisme, forgé à la fin des années 1990 par les leaders du Front National, qui a depuis évolué en Rassemblement National, a intégré le langage courant et est désormais utilisé par l’ensemble de la classe politique. Il a été ajouté au Larousse en 2015 et a fait l’objet de multiples analyses dans les médias, dont un article approfondi publié en 2022 dans Le Monde.
Qu’implique donc ce terme ?
Il découle de l’idée de « diabolisation » que le Front National aurait subie.
Diaboliser, selon le Larousse, signifie considérer, dépeindre quelqu’un ou quelque chose comme maléfique. Cela évoque une inspiration diabolique.
En d’autres termes, lorsqu’on diabolise un parti, on le présente comme étant influencé par le mal. Cela ne signifie pas nécessairement qu’il l’est.
La diabolisation, dans ce contexte, se traduit par l’assimilation de ce parti à l’un des deux « diables » qui ont marqué le XXème siècle, à savoir le nazisme et le communisme soviétique. En ce qui concerne ce parti, il est principalement rattaché à l’ombre du premier de ces deux malheurs.
Le lecteur avisé comprendra que la notion de diabolisation ne pose pas la question de savoir si ce parti est réellement maléfique (c’est-à-dire d’inspiration hitlérienne), mais plutôt si des acteurs externes tentent de le faire passer pour tel, ce qui est fondamentalement distinct.
La diabolisation se joue sur le terrain de l’image. En présentant ce parti sous un jour diabolisé, on lui attribue une connotation sinistre, indépendamment des vérités sous-jacentes : est-il vraiment maléfique (en termes d’influence hitlérienne) ? La réponse est que cela n’a que peu d’importance. Ce qui prime, c’est l’image projetée.
La dédiabolisation s’opère donc dans le registre de l’apparence. Elle a pour but de créer une enveloppe extérieure qui n’augure rien de maléfique, sans prêter attention aux ténèbres qui pourraient subsister à l’intérieur.
En mettant l’accent sur son sens originel, la dédiabolisation, en tant que traître-mot, dévoile en filigrane que la question de la présence réelle ou non du diable au sein de ce parti n’est pas la préoccupation essentielle de ses dirigeants.
Ainsi, la dédiabolisation ne s’apparente pas à un processus d’exorcisme. Il ne s’agit pas de débusquer le mal qui pourrait hanter cette entité. L’objectif réside simplement dans l’illusion que ce mal n’existe pas (ou plus).
Reste à mener l’exorcisme.