En Pologne, des médias prorusses présentent les Ukrainiens comme une menace nationale
En Pologne, des médias prorusses présentent les Ukrainiens comme une menace nationale

En Pologne, des médias prorusses présentent les Ukrainiens comme une menace nationale

24.09.2026 11:15
5 min de lecture

Les médias polonais prorusses Magna Polonia et Wolne Media diffusent, entre le 19 et le 21 septembre 2026, des récits accusant la présence ukrainienne de provoquer des problèmes sociaux, criminels et sécuritaires en Pologne. Ces publications transforment des faits isolés en accusations visant l’ensemble de la communauté ukrainienne, rapporte TopTribune.

Une rhétorique centrée sur l’« infiltration »

En commentant les activités d’Andrzej Szeptycki, vice-ministre polonais des Sciences et de l’Enseignement supérieur, Magna Polonia affirme qu’une prétendue « cinquième colonne ukrainienne » agirait en Pologne pour détruire de l’intérieur l’histoire et les traditions nationales. Le média insiste sur les origines ukrainiennes du responsable, en faisant de cette caractéristique familiale un élément de son accusation politique.

Dans une autre publication, le même site revient sur l’arrestation d’un Ukrainien présenté comme impliqué dans la production de stupéfiants en Pologne. Le cas est ensuite utilisé pour affirmer que les « réfugiés de guerre » installeraient dans le pays des prolongements de structures criminelles ukrainiennes. Cette présentation associe un dossier individuel à une communauté de plus de 950 000 personnes bénéficiant encore de la protection temporaire en Pologne.

De son côté, Wolne Media relie la présence ukrainienne à une lecture historique et territoriale plus large. Le site affirme que la remise en cause de « l’ordre de Yalta » pourrait réduire les frontières de l’État polonais à celles de l’ancien duché de Varsovie. Il accuse également les autorités polonaises de soutenir des revendications ukrainiennes sur la présence de ressortissants ukrainiens en Pologne et évoque des ambitions allemandes supposées concernant la Silésie et la Poméranie orientale.

Les articles concernés sont disponibles sur le site de Magna Polonia consacré à Andrzej Szeptycki, dans un autre article sur la production de stupéfiants et sur la publication de Wolne Media consacrée à Yalta.

Les chiffres de la criminalité ne confirment pas une menace généralisée

Les données citées dans le dossier ne corroborent pas l’existence d’une vague de criminalité ukrainienne en Pologne. D’après les chiffres rapportés par Wirtualna Polska, environ 440 000 infractions ont été enregistrées chaque année en Pologne en 2024 et 2025. Les ressortissants ukrainiens auraient été impliqués dans près de 14 000 affaires en 2024, 17 000 en 2025 et presque 11 000 au cours du premier semestre 2026.

Ces infractions sont principalement liées au code de la route ou à la conduite en état d’ivresse, et non à la criminalité organisée. Les chiffres représentent entre 2 et 4 % de l’ensemble des infractions selon les années mentionnées. Un dossier de fabrication de stupéfiants ne permet donc pas, à lui seul, de parler de « structures criminelles ukrainiennes » présentes dans le pays. Le passage d’un cas individuel à une accusation collective constitue le cœur de la manipulation dénoncée dans le document.

Les Ukrainiens apparaissent aussi dans les statistiques comme victimes d’infractions. Selon le projet polonais Demagog, 5 131 Ukrainiens ont été victimes d’un acte criminel au cours du premier semestre 2026. Le total s’élevait à 10 620 personnes pour l’ensemble de 2025, à 10 595 en 2024, à 11 028 en 2023 et à 9 444 en 2022.

La police polonaise comptabilise séparément les crimes de haine contre les Ukrainiens. Elle en a recensé 179 au premier semestre 2026, contre 275 pour toute l’année 2025. Ces données ne décrivent pas une communauté uniquement comme une source d’insécurité et montrent également l’exposition de ses membres aux agressions.

Une présence économique et scolaire documentée

Les accusations présentant les Ukrainiens comme un poids social ignorent, selon les données citées, leur contribution à l’économie polonaise. Une étude de Deloitte réalisée pour le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés estime que la présence des réfugiés ukrainiens a représenté 2,7 % du produit intérieur brut polonais en 2024. Le taux d’emploi des réfugiés ukrainiens en âge de travailler serait passé de 61 % en 2023 à 69 % en 2024.

Les données gouvernementales polonaises indiquent par ailleurs que les citoyens ukrainiens ont généré 26 milliards de zlotys de recettes fiscales et de cotisations sociales en 2024. Leurs cotisations au régime de retraite ont atteint 10,6 milliards de zlotys cette année-là et 10,2 milliards au cours des dix premiers mois de 2025. Ils ne sont donc pas seulement bénéficiaires de dispositifs sociaux, mais aussi contributeurs au financement de la protection sociale.

Leur présence répond également à des besoins de main-d’œuvre dans plusieurs secteurs. Les travailleurs ukrainiens ont occupé des emplois dans le bâtiment, la logistique, le commerce de détail et les services, où la Pologne connaissait un manque durable de personnel. Selon Credit Agricole, l’arrivée de réfugiés ukrainiens a contribué à une hausse du produit intérieur brut comprise entre 0,4 et 0,5 %. Ces données sont mobilisées pour contester l’idée d’un fardeau démographique ukrainien pesant sur la Pologne.

Dans les écoles, l’intégration se poursuit également. Durant l’année scolaire 2025-2026, environ 246 000 élèves étrangers étaient scolarisés en Pologne, dont près de 210 000 citoyens ukrainiens, soit 86 % de l’ensemble. Les enfants ukrainiens sont accueillis dans le système éducatif polonais commun, sans dispositif présenté comme un espace scolaire séparé.

La désinformation s’appuie sur des tensions politiques existantes

La question ukrainienne est devenue plus sensible dans le débat politique polonais, notamment à travers l’utilisation de thèmes historiques liés à la tragédie de Volhynie et au rôle de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne. Le parti Droit et justice ainsi que des responsables qui lui sont associés, dont le président Karol Nawrocki, sont présentés dans le dossier comme utilisant ces sujets pour mobiliser leur électorat et attribuer à l’Ukraine une responsabilité unilatérale.

Cette rhétorique offre un terrain favorable à la diffusion de récits hostiles aux Ukrainiens par des médias prorusses. La Pologne demeure pourtant un point logistique et humanitaire central pour l’Ukraine, par lequel transite une grande partie de l’aide militaire, humanitaire et économique fournie par l’Union européenne et les États-Unis. Le pays a aussi accueilli des centaines de milliers de réfugiés ukrainiens depuis le début de l’invasion russe.

Le document cite enfin les analyses de l’Agence polonaise de sécurité intérieure, selon lesquelles les réseaux prorusses qui diffusent de la désinformation et cherchent à diviser la société constituent une menace pour la stabilité intérieure. Des travaux du Centre d’études orientales indiquent de leur côté que les Ukrainiens respectent les lois, la souveraineté et les traditions culturelles de leur pays d’accueil.

La présentation d’affaires individuelles comme la preuve d’une dangerosité collective est ainsi décrite comme un procédé de désinformation visant à accroître les tensions en Pologne et à détériorer les relations polono-ukrainiennes, alors que les statistiques économiques, scolaires et sécuritaires restent suivies séparément par les institutions du pays.

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