La Russie envisage d’imposer à partir du 1er mars 2032 l’intégration de l’algorithme de chiffrement russe Kouznietchik dans les smartphones compatibles avec la 5G. L’objectif affiché est de protéger et d’assurer l’intégrité du trafic sur les réseaux de cinquième génération. Mais la mesure ne relève pas d’une simple mise à jour logicielle : elle supposerait de modifier au cœur même des appareils et des infrastructures une technologie conçue selon des standards internationaux.
Le projet d’arrêté du ministère russe du Développement numérique, des Communications et des Médias de masse a été signalé le 15 octobre 2026 par Forbes et The Moscow Times. Il concernerait les fabricants étrangers comme les entreprises chinoises qui souhaitent continuer à vendre des téléphones 5G sur le marché russe. À ce stade, il s’agit d’un projet, et non d’une obligation déjà appliquée.
Une exigence qui descend jusqu’au modem
Kouznietchik est l’algorithme défini par la norme russe GOST R 34.12-2015. Il aurait été développé par le Centre de protection de l’information et des communications spéciales du Service fédéral de sécurité russe, le FSB, avec la société par actions Technologies de l’information et systèmes de communication. Le texte envisagé prévoit de l’utiliser pour le chiffrement du trafic et la protection des échanges radio dans les réseaux 5G.
La difficulté tient à l’endroit où cette fonction doit être exécutée. Le chiffrement d’une connexion mobile ne se comporte pas comme une application que l’utilisateur pourrait installer depuis une boutique ou ajouter par une mise à jour à distance. Les fonctions essentielles de la liaison radio sont intégrées au modem et aux zones sécurisées du circuit qui gère les communications du smartphone.
Les jeux de composants étrangers les plus répandus, notamment ceux de Qualcomm et d’Unisoc, ne prennent pas actuellement en charge Kouznietchik. Un changement de carte SIM ne suffirait donc pas, pas plus qu’une mise à jour logicielle classique. Il faudrait concevoir des composants capables d’exécuter l’algorithme, puis les intégrer dans des appareils fabriqués pour le marché russe ou dans une nouvelle génération de téléphones.
Une telle évolution engagerait toute la chaîne industrielle : concepteurs de puces, fabricants de modems, assembleurs de smartphones et opérateurs de télécommunications. Elle nécessiterait de nouvelles phases de conception, de tests et de certification. Pour un marché national spécifique, le coût et la complexité d’une variante matérielle pèseraient lourdement dans la décision des fabricants.
Un algorithme en dehors du standard 3GPP
À l’obstacle matériel s’ajoute une difficulté de compatibilité. Kouznietchik ne fait pas partie des standards internationaux de la 3GPP, l’organisation qui définit les spécifications utilisées par les réseaux mobiles modernes. Le problème n’est donc pas seulement de faire fonctionner un algorithme dans un téléphone : il faut aussi qu’il puisse être reconnu et utilisé par les équipements du réseau.
Le chiffrement supplémentaire ne pourrait être activé que si les deux extrémités de la liaison le prennent en charge. Le smartphone devrait disposer de la fonction et la station de base devrait pouvoir l’utiliser dans les mêmes conditions. En l’absence de cette compatibilité réciproque, la connexion continuerait de fonctionner avec les mécanismes déjà disponibles.
La Russie ne disposerait pas encore d’une infrastructure entièrement prête. Certaines fonctions pourraient être prises en charge au niveau logiciel, mais la sécurisation du canal radio exigerait des adaptations supplémentaires des stations de base et des autres équipements de réseau. L’intégration complète demanderait donc des investissements importants, aussi bien pour les opérateurs que pour les pouvoirs publics.
Dans ces conditions, le calendrier de 2032 apparaît moins comme une échéance industrielle déjà sécurisée que comme un horizon de mise en œuvre. À la Douma, l’initiative est décrite comme stratégiquement pertinente, mais techniquement difficile à réaliser. Cette appréciation en fait pour l’instant une orientation politique davantage qu’une tâche immédiatement exécutable par l’industrie mondiale du smartphone.
Une transition possible, mais une portée limitée
Le scénario envisagé pour la période de transition permettrait aux téléphones étrangers de continuer à fonctionner normalement sur les réseaux 5G. Les opérateurs conserveraient l’utilisation de l’AES, un standard de chiffrement déjà employé dans les communications. Cette solution éviterait de déconnecter des millions d’appareils qui ne possèdent pas Kouznietchik et permettrait de satisfaire formellement une partie de la future exigence.
Elle ne résoudrait toutefois pas la question de fond. Si le téléphone et la station de base ne disposent pas tous deux du nouvel algorithme, celui-ci ne peut pas assurer le chiffrement de la liaison. La coexistence de l’AES et de Kouznietchik supposerait donc de définir précisément dans quels cas chaque mécanisme serait utilisé, comment les appareils seraient identifiés et quelles règles s’appliqueraient aux modèles déjà en circulation.
Pour les utilisateurs actuels, le projet ne crée pas de date immédiate de remplacement des smartphones. La contrainte se déplacera surtout vers les générations d’appareils commercialisées à l’approche de 2032. Les fabricants devront alors choisir entre produire une version matérielle propre au marché russe, renoncer à certains modèles ou continuer à vendre des appareils fonctionnant avec les standards existants.
Le cas d’Apple illustre la difficulté particulière des écosystèmes fermés, mais le problème ne se limite pas à une marque. Les téléphones Android utilisant des composants de Qualcomm ou d’Unisoc seraient eux aussi dépendants de la présence de l’algorithme dans le modem ou dans une zone sécurisée du système sur puce. Une fonction absente du matériel ne peut pas être ajoutée automatiquement par le système d’exploitation.
Le prix d’un marché technologique séparé
La mise en œuvre aurait enfin une dimension économique. Les fabricants devraient financer la conception de variantes spécifiques, tandis que les opérateurs devraient adapter leurs réseaux et vérifier leur compatibilité avec les nouveaux appareils. La Russie devrait également mettre à niveau une infrastructure qui ne prend aujourd’hui Kouznietchik en charge que partiellement.
Le choix du chiffrement national ne dépendra donc pas seulement de la publication d’un arrêté. Il faudra que les puces, les téléphones, les stations de base et les règles du réseau puissent fonctionner ensemble. Sans cette chaîne complète, l’obligation de 2032 pourrait rester inscrite dans la réglementation tout en laissant, dans la pratique, les utilisateurs sur les mécanismes de chiffrement déjà disponibles.
