En Russie, le salariat gagne du terrain face au coût d’une création d’entreprise
En Russie, le salariat gagne du terrain face au coût d’une création d’entreprise

En Russie, le salariat gagne du terrain face au coût d’une création d’entreprise

15.10.2026 11:32
5 min de lecture

En Russie, l’idée de créer son entreprise recule nettement. En septembre 2026, 40 % des personnes interrogées déclaraient exclure cette possibilité et préférer un emploi salarié, contre 34 % un an plus tôt. Ce déplacement de six points ne suffit pas, à lui seul, à mesurer l’état de toute l’économie, mais il signale une perception devenue centrale : entreprendre paraît de moins en moins compatible avec le niveau des coûts, des impôts et du risque financier.

Le chiffre provient d’une étude conjointe de SuperJob et de , dont les résultats ont été rapportés le 14 octobre 2026 par Realnoïe Vremia, Vedomosti et Forbes Russia. L’enquête décrit moins un rejet de principe de l’initiative privée qu’un arbitrage face à des conditions jugées trop incertaines.

Le prix d’entrée devient dissuasif

Les raisons avancées sont concrètes : hausse des dépenses courantes, alourdissement de la fiscalité, renchérissement du crédit et difficulté à anticiper la demande. Pour un futur entrepreneur disposant de réserves limitées, il faut financer les premiers mois d’activité avant de savoir si les recettes seront régulières. Loyers, énergie, fournitures, salaires, formalités et remboursements peuvent rapidement absorber une marge encore hypothétique.

Dans ce contexte, le travail salarié apparaît comme une option plus prévisible. Il ne garantit pas une sécurité absolue, mais il évite de supporter seul les coûts de lancement et le risque d’une demande insuffisante. La comparaison ne porte donc pas seulement sur le revenu espéré : elle oppose aussi une rémunération relativement lisible à une activité dont les charges arrivent avant les bénéfices.

Les changements fiscaux récents renforcent cette prudence. Depuis le 1er janvier 2026, le seuil de chiffre d’affaires ouvrant droit à l’exonération de taxe sur la valeur ajoutée a été abaissé de 60 à 20 millions de roubles. Les entreprises et les entrepreneurs individuels qui dépassent ce seuil doivent appliquer le taux général de 22 %. Pour une petite structure située juste au-dessus de la limite, cette obligation peut modifier les prix, les marges et l’intérêt d’une croissance rapide.

Le coût du financement pèse lui aussi sur les décisions. En septembre 2026, le taux directeur de la Banque de Russie s’établissait à 14 %, tandis que l’inflation annuelle atteignait 6,35 %, au-dessus de l’objectif de 4 %. Le taux directeur ne correspond pas au tarif de chaque emprunt, mais il influence le prix du crédit et la manière dont les banques évaluent les projets. Une activité viable dans un environnement monétaire moins contraignant peut ainsi être reportée, réduite ou abandonnée.

Un secteur considérable, dominé par les très petites structures

Cette évolution concerne un secteur qui occupe une place majeure dans l’économie russe. D’après l’institut public chargé du soutien aux petites et moyennes entreprises, la Russie compte 6,7 millions d’entreprises relevant de ce secteur. Parmi elles, 6,43 millions sont des microentreprises, soit environ 96 % du total.

Les petites et moyennes entreprises emploient 27,9 millions de personnes, l’équivalent de 38 % des actifs occupés dans l’économie. À ce chiffre s’ajoutent 16,88 millions de travailleurs indépendants. La baisse du nombre de personnes prêtes à se lancer ne concerne donc pas uniquement les futures immatriculations. Elle peut aussi affecter la capacité des entreprises existantes à investir, à embaucher et à résister à un ralentissement de la demande.

La seule quantité d’entreprises enregistrées ne permet pas de juger de la vitalité du secteur. Il faut également observer leur chiffre d’affaires, leur accès au crédit, leurs investissements, leur taux de survie et l’évolution de l’emploi. Une économie peut conserver un grand nombre de microstructures tout en perdant progressivement les projets capables de grandir, de diversifier l’offre et de créer de nouveaux postes.

Les plus petites entreprises sont particulièrement exposées. Elles disposent souvent de réserves réduites et négocient moins facilement leurs loyers, leurs contrats ou leurs conditions de financement. Une hausse des paiements obligatoires, des tarifs ou des intérêts peut donc peser immédiatement sur leur trésorerie. La concentration du secteur dans les microentreprises rend l’ensemble plus sensible aux décisions fiscales et au coût de l’argent.

Les écarts entre générations et entre femmes et hommes

L’étude met en évidence une prudence plus forte chez les personnes de plus de 45 ans. Dans cette tranche d’âge, 52 % des répondants excluent totalement l’ouverture d’une entreprise. Chez les groupes plus jeunes, la proportion varie de 35 à 41 %, soit un écart de 11 à 17 points selon les catégories.

La différence entre les femmes et les hommes est également marquée : 45 % des femmes interrogées ne veulent pas créer leur activité, contre 38 % des hommes. L’enquête mesure cet écart sans en établir à elle seule les causes. Les niveaux de revenus et d’épargne, les responsabilités familiales ou l’accès au financement peuvent contribuer à modifier la capacité de chacun à prendre un risque entrepreneurial.

Les secteurs susceptibles d’apporter de nouveaux services ou de nouvelles technologies ne suscitent pas davantage d’enthousiasme. Dans des conditions favorables, seuls 6 % des répondants envisageraient l’informatique, 5 % le commerce et 4 % chacun pour la production et la construction. Ces proportions ne prédisent pas mécaniquement le nombre futur de créations, mais elles montrent l’étroitesse du vivier de projets déclarés au moment de l’enquête.

Le problème dépasse ainsi la relation entre un individu et son entreprise potentielle. Moins de créations signifie, à terme, moins d’occasions de faire émerger de nouveaux concurrents, de tester des procédés ou d’attirer des investissements. Il ne s’agit pas d’un effet automatique ni immédiat : tout dépendra de la demande, de la survie des entreprises déjà actives et de la capacité de l’État à modifier les conditions de financement et de fiscalité.

La prudence pourrait devenir un mode d’entrée sur le marché

Les estimations citées dans la couverture de l’étude prévoient que cette attitude prudente pourrait se maintenir au moins deux ans. Le marché pourrait alors privilégier des formes moins exposées : petits projets, activité exercée parallèlement à un emploi salarié ou passage progressif au travail indépendant. Ces modèles permettent de limiter les pertes personnelles, mais ils mobilisent généralement moins de capitaux et créent moins d’emplois qu’une entreprise conçue dès le départ pour se développer.

Andrei Choubine, directeur exécutif de l’association Opora Rossii, a relié le recul de l’intérêt pour la création d’entreprise à l’augmentation des coûts et à l’incertitude économique. Il a averti que la tendance pourrait s’installer si les charges fiscales et administratives continuaient de progresser. Cette appréciation, formulée par un représentant du secteur, décrit un risque à moyen terme plutôt qu’un résultat déjà établi.

La question décisive sera donc de savoir si la baisse des intentions se traduira par moins de créations, moins d’investissements et une progression plus lente de l’emploi, ou si les candidats adapteront simplement leurs projets à travers des activités plus modestes. Pour l’instant, le passage de 34 à 40 % indique surtout que, pour une part croissante de la population, la sécurité d’un salaire l’emporte sur la promesse — et le risque — de travailler à son compte.

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