Dans la pharmacie d’État biélorusse, la fortune persistante de Sergei Shakutin
Dans la pharmacie d’État biélorusse, la fortune persistante de Sergei Shakutin

Dans la pharmacie d’État biélorusse, la fortune persistante de Sergei Shakutin

03.10.2026 14:30
4 min de lecture

Une enquête publiée le 1er octobre 2026 par le média indépendant Zerkalo décrit l’ampleur du patrimoine immobilier de l’entrepreneur biélorusse Sergei Shakutin : près de 11 000 mètres carrés répartis entre des locaux occupés par une soixantaine de pharmacies, des entrepôts, des biens commerciaux et deux appartements de standing à Minsk.

Cette fortune attire l’attention parce que Shakutin a été condamné en 2018 pour corruption dans le secteur de la santé. Ses sociétés ont ensuite été associées à des livraisons de médicaments à une entreprise publique, dans le cadre d’opérations qui auraient entraîné au moins 7 millions de roubles de paiements excédentaires par l’État. Le dossier pose une question moins immobilière que politique : une condamnation pour corruption a-t-elle réellement fermé l’accès aux marchés publics essentiels ?

Un patrimoine organisé autour de la distribution de médicaments

Selon l’enquête de Zerkalo, les biens attribués à Sergei Shakutin représentent presque 11 000 mètres carrés. Ils comprennent les locaux d’environ 60 pharmacies, deux appartements de luxe dans la capitale, de vastes entrepôts situés aux environs de Minsk et des immeubles commerciaux dans plusieurs régions du pays.

Il ne s’agit donc pas d’un simple portefeuille résidentiel. L’ensemble forme une infrastructure directement liée à une activité pharmaceutique : points de vente, capacités de stockage et actifs commerciaux. Cette configuration donne une indication de l’implantation atteinte par l’entrepreneur, sans permettre à elle seule de déterminer l’origine du financement de chaque acquisition.

Le parcours judiciaire de Shakutin rend toutefois cette accumulation particulièrement significative. En 2018, il a été reconnu coupable d’avoir versé des pots-de-vin dans une affaire retentissante touchant le système de santé biélorusse. Condamné à un an et demi dans une colonie pénitentiaire, il a été libéré à l’issue du procès, la durée de sa détention provisoire ayant déjà couvert l’intégralité de sa peine.

Cette libération n’a pas marqué la fin de son activité économique. Les éléments rapportés par les journalistes montrent au contraire qu’il a continué à développer ses intérêts dans la pharmacie et l’immobilier. La question n’est pas de savoir si la seule existence de ces biens prouve une infraction : elle ne le permet pas. Elle est de comprendre pourquoi une condamnation dans un secteur aussi sensible n’a pas entraîné une mise à l’écart durable des activités liées à la commande publique.

Des médicaments fournis à une entreprise publique

Le second volet du dossier concerne les entreprises pharmaceutiques Iskamed et Capsipharm, liées à Shakutin. Une enquête portant sur les années 2023 et 2024 a établi, selon le récit publié, que ces sociétés fournissaient des médicaments à Belpharmatsiya, une entreprise publique.

Les produits auraient été vendus à des prix fortement gonflés. Le budget biélorusse aurait ainsi payé au moins 7 millions de roubles de plus que nécessaire. Cette somme correspond à une accusation concernant les prix et les modalités des achats publics rapportés par les enquêteurs. Elle ne suffit pas, en elle-même, à démontrer que chaque immeuble détenu par Shakutin a été financé par ces paiements supposés excessifs.

Le lien entre les deux volets reste néanmoins central. Des entreprises associées à un entrepreneur condamné pour corruption auraient continué à fournir un acheteur public dans un secteur où l’État joue un rôle déterminant. La portée du cas ne tient donc pas seulement à la valeur des bâtiments, mais à la continuité d’un accès commercial qui semble n’avoir pas été durablement interrompu par la condamnation de 2018.

Dans le domaine pharmaceutique, les conséquences d’une mauvaise politique d’achat dépassent les comptes d’une entreprise. Les prix négociés par les organismes publics déterminent la quantité de médicaments qui peut être achetée et la pression exercée ensuite sur les patients, les pharmacies et les familles. À budget constant, des tarifs excessifs peuvent réduire les volumes disponibles ou renchérir indirectement le coût des traitements.

La proximité du pouvoir comme élément de contexte

Le dossier prend une dimension politique supplémentaire en raison de la famille de l’entrepreneur. Sergei Shakutin est le frère d’Alexandre Shakutin, homme d’affaires présenté comme proche du président biélorusse Alexandre Loukachenko et souvent décrit comme l’un de ses alliés financiers. Alexandre Shakutin fait l’objet de sanctions de l’Union européenne.

Cette parenté ne prouve pas que le patrimoine de Sergei Shakutin ou ses contrats aient été pilotés par le pouvoir. Elle explique cependant pourquoi son maintien dans un marché dominé par les entreprises publiques suscite une attention particulière. Dans une économie où l’État concentre une part importante des achats et de la distribution, les relations avec les structures publiques peuvent peser autant que la performance commerciale proprement dite.

Le cas met ainsi en évidence une distinction importante. La condamnation de 2018 constitue un fait judiciaire établi. Les paiements excédentaires d’au moins 7 millions de roubles relèvent, eux, des conclusions d’une enquête journalistique sur des opérations de 2023 et 2024. Enfin, l’ampleur du patrimoine immobilier documentée par Zerkalo ne permet pas de reconstituer à elle seule le chemin financier de chaque actif. Ces trois éléments sont liés par le fonctionnement du secteur, mais ils ne doivent pas être confondus.

Reste à savoir si les achats de médicaments ont été réexaminés, si les sommes évoquées ont été récupérées et si des restrictions ont été imposées aux entreprises concernées après la condamnation de leur dirigeant. L’absence de réponse claire à ces questions est plus révélatrice que la seule liste des propriétés : elle montre que le véritable enjeu réside dans les contrôles appliqués aux fournisseurs privés lorsque l’argent public finance des biens indispensables.

La fortune immobilière attribuée à Sergei Shakutin apparaît ainsi comme le résultat visible d’un système où une sanction pénale n’a pas nécessairement signifié l’exclusion économique. Dans la pharmacie d’État, la question demeure ouverte : les mécanismes de contrôle protègent-ils réellement les fonds publics lorsque des fournisseurs politiquement connectés continuent d’occuper une place dans la chaîne des médicaments ?

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