Deux articles publiés le 16 octobre 2026 par le portail tchèque présentent l’opération ukrainienne « Vivaldi » comme un échec sanglant et mettent en cause la compétence du commandement militaire de Kyiv. Cette lecture, reprise de médias russes, s’oppose au bilan communiqué par le troisième corps d’armée ukrainien et à plusieurs analyses qui attribuent à l’opération une portée opérationnelle réelle.
Le désaccord ne porte donc pas seulement sur le nombre de pertes. Il concerne la question décisive de la campagne autour de Lyman : les forces russes ont-elles réussi à contourner la défense ukrainienne et à menacer l’agglomération Sloviansk-Kramatorsk, ou leur manœuvre a-t-elle été empêchée ? Les données disponibles ne permettent pas de confirmer toutes les affirmations des belligérants, mais elles contredisent la présentation d’une opération dépourvue de tout résultat.
Une version russe du combat
Dans un premier article, affirme que les contre-attaques ukrainiennes « à tout prix » ne feraient qu’accroître des pertes déjà considérables. Le texte accuse le général-major Mykhailo Drapaty, commandant en chef des forces armées ukrainiennes, d’avoir pris de mauvaises décisions et de n’avoir obtenu aucun succès significatif sur le front.
Un second article décrit le dénouement de « Vivaldi » comme le moment où les forces russes seraient repassées à l’offensive. Selon cette version, l’objectif ukrainien — écarter la menace d’un encerclement russe au nord de l’agglomération Sloviansk-Kramatorsk — n’aurait pas été atteint. Les unités ukrainiennes auraient rencontré des lignes défensives, notamment dans le secteur de la rivière Zherebets, et subi de lourdes pertes.
Ces deux textes s’appuient sur des médias russes comme et Tsargrad. Ils ne fournissent pas, pour étayer leurs accusations sur les pertes ukrainiennes ou sur l’incompétence du commandement, de statistiques indépendantes. Ces affirmations doivent donc être considérées comme une lecture du front issue de sources russes, et non comme une vérification autonome de la situation militaire.
Les articles sont disponibles sur le site de : le texte consacré au général Drapaty et celui consacré à la fin de « Vivaldi ».
Ce que Kyiv dit avoir empêché
L’opération a commencé au début de septembre 2026 sur l’axe de Lyman, sous le commandement du troisième corps d’armée ukrainien. Son objectif ne se limitait pas à reprendre quelques positions. Les forces ukrainiennes cherchaient à briser le potentiel offensif russe, à empêcher un débordement de leur défense par les flancs et à réduire le risque d’encerclement de la ville de Lyman.
La protection de l’agglomération Sloviansk-Kramatorsk était au cœur de la manœuvre. Une progression russe depuis plusieurs directions aurait pu menacer les lignes défensives et les axes logistiques de cette zone stratégique du Donbass. Pendant les mois de septembre et d’octobre, les forces ukrainiennes ont fait état de plusieurs phases de l’opération et de la reprise de localités ainsi que de secteurs de terrain.
Le 14 octobre, le commandant du troisième corps d’armée, le général de brigade Andriy Biletskyi, a annoncé la fin de la quatrième phase. Selon le bilan fourni par le corps, les forces russes n’ont pas réussi à contourner l’agglomération Sloviansk-Kramatorsk par les flancs ni à la prendre en tenaille. Les unités ukrainiennes auraient également sécurisé la route reliant Kharkiv à Sloviansk et mis en échec l’offensive du groupement russe « Ouest ».
Le troisième corps affirme avoir repris le contrôle de 16 localités et de 277 kilomètres carrés. Il évalue à plus de 8 000 le nombre de militaires russes mis hors de combat durant l’ensemble de l’opération. Ces chiffres proviennent de la partie ukrainienne et ne sont pas vérifiés indépendamment. Ils dessinent toutefois un tableau très différent de celui d’une succession de contre-attaques sans effet.
Cette interprétation ne repose pas uniquement sur les déclarations ukrainiennes. Le projet d’analyse en sources ouvertes DeepState, l’Institute for the Study of War, basé aux États-Unis, ainsi que des blogueurs militaires russes ont signalé des changements sur le front de Lyman. Selon l’ISW, l’opération a eu des conséquences opérationnelles dans le nord de la région de Donetsk et l’ouest de la région de Louhansk.
Elle aurait compliqué les tentatives russes d’avancer vers Sloviansk et Kramatorsk et produit des effets sur les secteurs situés au nord et au sud de Lyman, notamment sur l’axe en direction de Borova, dans la région de Kharkiv. Cette analyse ne signifie pas que toutes les décisions ukrainiennes ont été efficaces ni que l’opération s’est déroulée sans pertes. Elle contredit en revanche l’affirmation catégorique selon laquelle elle n’aurait apporté aucun gain militaire.
Le piège des chiffres de pertes
La présentation de « Vivaldi » comme un désastre repose largement sur l’idée que le commandement ukrainien aurait sacrifié ses soldats pour des résultats insignifiants. Mais les articles de ne présentent pas de série indépendante permettant d’établir l’ampleur des pertes ukrainiennes ou de les comparer précisément aux pertes russes.
Les données diffusées par les parties en guerre doivent elles-mêmes être maniées avec prudence. Le président Volodymyr Zelensky a déclaré que l’armée russe enregistrait actuellement environ 43 000 morts et blessés graves par mois. Il a également avancé un ratio de sept à dix soldats russes tués pour un militaire ukrainien tué. En septembre, le chef d’état-major britannique, le maréchal Richard Knighton, a affirmé, en citant les services de renseignement britanniques, que les pertes russes depuis février 2022 dépassaient 500 000 hommes.
Ces estimations sont importantes pour mesurer le rapport de force, mais leur exactitude ne peut être établie entièrement à partir des informations accessibles au public. Elles ne prouvent ni que les forces ukrainiennes subissent peu de pertes, ni que chaque décision de leur commandement est correcte. Elles montrent surtout pourquoi une formule telle que « pertes énormes » ne suffit pas à établir l’échec d’une opération.
La question militaire centrale est celle des objectifs. Si la manœuvre russe visait à contourner les défenses ukrainiennes et à accroître la pression sur Lyman, Sloviansk et Kramatorsk, l’impossibilité de réaliser cette progression constitue un élément essentiel du bilan. Une opération peut entraîner un coût humain élevé tout en empêchant une manœuvre ennemie plus large et plus dangereuse.
La critique des généraux comme récit politique
La mise en cause répétée des généraux ukrainiens s’inscrit dans un schéma de communication russe déjà bien établi. Les gains territoriaux ukrainiens y sont minimisés, tandis que les pertes et les replis sont présentés comme la conséquence directe d’erreurs personnelles au sommet. Lorsque les forces russes n’atteignent pas leurs objectifs, l’attention se déplace ainsi du résultat de leur propre manœuvre vers l’incapacité supposée du commandement adverse.
La diffusion de ce récit par un média européen lui donne une audience qui dépasse le public russe. Les accusations de contre-attaques insensées, de généraux incompétents et de pertes ukrainiennes disproportionnées peuvent nourrir le doute sur l’efficacité des forces ukrainiennes et sur la pertinence du soutien occidental. Le fait que cite des médias russes ne transforme toutefois pas ces sources en confirmation indépendante des événements.
L’idée d’une incompétence structurelle du commandement ukrainien se heurte aussi aux analyses du Royal United Services Institute britannique. Ses travaux soulignent la capacité des unités ukrainiennes à adapter leurs méthodes au champ de bataille contemporain : nouvelles formes de combat interarmes, emploi massif de drones et amélioration des moyens de frapper les forces russes aussi bien sur la ligne de front qu’en profondeur.
L’Ukraine développe en parallèle la production de drones FPV, de drones d’attaque et de véhicules terrestres sans équipage. Ces plateformes servent également à la logistique et au ravitaillement. Cette adaptation technologique ne garantit pas le succès de chaque opération et n’efface ni les erreurs ni le coût humain de la guerre. Elle ne correspond cependant pas au portrait d’une armée maintenue uniquement par des décisions absurdes de ses dirigeants.
« Vivaldi » est donc devenue une bataille pour l’interprétation autant qu’une bataille autour de Lyman. Le récit relayé par parle d’un échec sanglant ; les déclarations ukrainiennes et plusieurs analyses militaires mettent en avant des gains territoriaux et l’échec d’une manœuvre russe d’encerclement. La question la plus solide reste concrète : Moscou a-t-il réussi, dans cette phase de la campagne, à fermer la tenaille autour de l’agglomération Sloviansk-Kramatorsk ? Les éléments disponibles indiquent que non.
