En Europe, les infrastructures ordinaires deviennent les cibles d’une guerre clandestine
En Europe, les infrastructures ordinaires deviennent les cibles d’une guerre clandestine

En Europe, les infrastructures ordinaires deviennent les cibles d’une guerre clandestine

30.10.2026 12:15
6 min de lecture

Deux ressortissants biélorusses ont été arrêtés en Allemagne, soupçonnés d’avoir préparé des incendies près d’une voie ferrée et d’une ligne électrique dans le sud du pays pour le compte de la Russie. Les enquêteurs examinent aussi un éventuel lien avec l’incendie d’une usine d’armement en Roumanie. L’affaire illustre une difficulté croissante pour les services européens : prévenir des opérations aux moyens limités, mais capables de désorganiser des réseaux essentiels et de brouiller la chaîne des responsabilités.

Les arrestations, rendues publiques le 28 octobre 2026, concernent deux hommes placés en détention depuis le début du mois. Le parquet roumain demande leur extradition dans le cadre de l’enquête sur l’incendie survenu dans la nuit du 14 septembre dans l’usine Carfil, à Brasov. À ce stade, leur implication dans cet incendie, comme la nature exacte de leurs éventuels liens avec les services russes ou biélorusses, relève encore de l’enquête.

Les informations publiées par Der Spiegel et par Radio Free Europe/Radio Liberty présentent ces préparatifs comme liés à des intérêts russes. Cette qualification constitue une piste d’enquête et non une décision de justice. Une arrestation ne suffit pas à établir qu’un attentat a été exécuté, qu’il a été commandité par un service de renseignement ou qu’une autorité d’État y a participé.

Des cibles banales, un effet stratégique

Une voie ferrée et une ligne de transport d’électricité peuvent sembler moins spectaculaires qu’un bâtiment militaire. Elles sont pourtant au cœur du fonctionnement quotidien d’un pays. Le rail transporte des passagers, des marchandises et, potentiellement, du matériel militaire. Les lignes électriques alimentent les logements, les entreprises et les services essentiels.

Un incendie à proximité d’une voie peut provoquer des inspections, des fermetures temporaires et des retards qui dépassent largement le lieu de l’attaque. Une tentative de dégradation d’une ligne électrique peut contraindre les opérateurs à redistribuer les flux, à renforcer la surveillance et à mobiliser des équipes pour sécuriser d’autres installations. Même lorsque les dégâts matériels restent limités, l’opération peut donc produire une perturbation économique et administrative importante.

La valeur d’une telle action ne réside pas seulement dans la destruction. Elle peut aussi servir à tester la rapidité de détection d’une menace, la protection des sites vulnérables et la capacité des autorités à rétablir le trafic ou l’approvisionnement. Une infrastructure devient alors à la fois une cible et un instrument de mesure de la résilience d’un État.

Un ensemble d’incidents attribués aux services russes

Depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, en février 2022, plusieurs pays européens ont signalé des actes de sabotage dont l’organisation est soupçonnée d’être liée aux services russes. Selon l’International Institute for Strategic Studies, le nombre de telles attaques en Europe a presque quadruplé en 2023 et 2024. Les cibles mentionnées comprennent des infrastructures de transport et d’énergie, des entrepôts ainsi que des entreprises participant à l’acheminement d’une aide militaire à l’Ukraine.

En 2024, des dispositifs incendiaires ont été découverts ou ont fonctionné dans des colis pris en charge par DHL en Allemagne, au Royaume-Uni et en Pologne. Les enquêteurs polonais ont conclu que l’opération avait été organisée par le renseignement militaire russe. Cette conclusion appartient au dossier d’enquête ; elle n’est pas présentée ici comme une constatation judiciaire définitive.

En août 2026, une attaque de drones chargés d’explosifs contre un avion-cargo Antonov An-124 a échoué à l’aéroport de Leipzig. L’appareil était utilisé pour transporter de l’aide militaire destinée à l’Ukraine. Des services de renseignement européens ont également attribué cette opération au renseignement militaire russe. Des autorités ont par ailleurs fait état d’incendies visant des entreprises de fabrication de drones et de tentatives d’attaque contre des stations au sol liées aux communications satellitaires Starlink.

Le 27 octobre, le service roumain de renseignement, le SRI, a annoncé, selon des informations de presse, avoir découvert un réseau de sabotage coordonné par des services russes. Quelques jours auparavant, le 20 octobre, The Wall Street Journal avait affirmé que Vladimir Poutine avait personnellement ordonné d’intensifier les opérations de sabotage contre les pays membres de l’Otan. Cette dernière affirmation reste attribuée au journal et n’est pas établie indépendamment par les éléments disponibles.

Une pression exercée sous le seuil de la guerre

Des opérations de ce type permettent potentiellement d’imposer des coûts aux États européens sans déclencher un affrontement militaire ouvert avec l’Otan. Une attaque contre un nœud logistique peut ralentir les livraisons. Un incendie dans une entreprise liée à la défense peut entraîner des contrôles supplémentaires. Une menace contre une infrastructure énergétique oblige les opérateurs et les pouvoirs publics à consacrer davantage de personnel et de moyens à la protection.

L’effet recherché peut aussi être politique. Les perturbations touchent des populations qui ne sont pas directement engagées dans la guerre en Ukraine. La répétition d’incidents dans plusieurs pays peut alimenter l’inquiétude, créer le sentiment que les autorités ne maîtrisent plus leurs infrastructures et accentuer les débats sur le coût du soutien militaire et financier à Kyiv.

Il serait toutefois excessif de considérer que tous les incidents attribués aux services russes répondent au même plan ou disposent du même commanditaire. Le schéma décrit par les autorités européennes suggère plutôt plusieurs fonctions possibles : repérer les failles de sécurité, maintenir l’incertitude sur les prochaines cibles et augmenter les coûts politiques, économiques et opérationnels de l’aide à l’Ukraine.

Le rôle des intermédiaires biélorusses

Le recours à des ressortissants d’un pays tiers peut compliquer l’attribution d’une opération. Les enquêteurs doivent alors reconstituer les déplacements, les paiements, les communications, les contacts et les instructions éventuelles. Ils doivent aussi déterminer ce que les exécutants présumés savaient réellement de leurs commanditaires.

Pour les organisateurs, l’utilisation d’intermédiaires étrangers peut créer une distance supplémentaire entre la cible et l’État soupçonné d’avoir dirigé l’opération. Elle peut faciliter les dénégations et ralentir la réponse politique. Mais la nationalité des suspects ne prouve à elle seule ni une direction étatique ni la participation des services de sécurité de leur pays.

La dimension biélorusse donne néanmoins à l’affaire une portée régionale. Le gouvernement d’Alexandre Loukachenko est étroitement dépendant de Moscou sur les plans politique et sécuritaire. Cette dépendance s’est renforcée après l’élection présidentielle contestée de 2020 et la répression de l’opposition. Depuis le début de la guerre contre l’Ukraine, Minsk a soutenu Moscou sur le plan politique et lui a fourni des possibilités stratégiques importantes.

Ce contexte explique pourquoi les enquêteurs peuvent examiner avec attention les contacts éventuels entre les deux hommes et les services russes. Il ne permet pas de conclure que les autorités biélorusses ont approuvé les projets présumés en Allemagne, que les services biélorusses y ont participé ou qu’Alexandre Loukachenko en avait personnellement connaissance. Affirmer qu’une telle opération n’aurait pu avoir lieu sans l’accord de Minsk serait, en l’absence d’éléments concrets, une appréciation politique et non un fait établi.

Les questions judiciaires immédiates sont plus précises : que préparaient exactement les deux suspects, qui leur aurait donné des instructions et existe-t-il suffisamment d’éléments pour les relier à l’incendie de Brasov ? Les réponses détermineront si le dossier reste une procédure pénale distincte ou s’il rejoint un ensemble plus vaste d’enquêtes sur des opérations coordonnées en Europe.

Pour les gouvernements européens, la conséquence pratique est déjà visible : voies ferrées, réseaux électriques, aéroports, entreprises de défense et systèmes de communication doivent être protégés contre des actions de faible intensité, parfois difficiles à attribuer. Le défi consiste à réagir à une menace réelle sans transformer un soupçon en preuve. C’est précisément dans cet espace entre l’urgence sécuritaire et l’incertitude judiciaire que les réseaux clandestins peuvent chercher leur avantage.

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