Au Bélarus, la sélection des plus hauts responsables scientifiques se rapproche encore du pouvoir politique. Le décret n° 367, rendu public le 21 octobre 2026, prévoit un contrôle des candidats à l’Académie nationale des sciences par le Conseil de sécurité, tout en imposant de nouvelles restrictions aux prises de parole des académiciens et en réduisant le nombre de sièges disponibles.
Le texte ne permet pas d’affirmer que chaque nomination sera désormais décidée en fonction de la loyauté politique. Il installe toutefois un cadre où le passé militant, les publications en ligne et l’intervention directe de la présidence peuvent peser à côté des compétences scientifiques. Dans un pays déjà touché par le départ de spécialistes et l’isolement international, cette évolution fragilise davantage l’autonomie de la recherche.
La sécurité entre dans la procédure académique
D’après le rapport de Zerkalo, les candidats aux titres d’académicien et de membre correspondant devront être soumis à une vérification portant notamment sur l’« extrémisme ». Le contrôle pourrait concerner des personnes ayant reçu des sanctions administratives ou ayant été arrêtées par le passé pour leur participation à des manifestations politiques.
La portée concrète de cette vérification dépendra des critères retenus et de la manière dont ils seront appliqués. Mais son principe déplace déjà le centre de gravité de la sélection. Une procédure académique repose normalement sur la qualité des travaux, la reconnaissance par les pairs et la contribution à une discipline. Le nouveau dispositif y ajoute l’examen d’une trajectoire politique par un organe relevant de l’appareil de sécurité.
Cette superposition de critères crée une incertitude particulière pour les chercheurs qui ont pris part à des mobilisations ou dont les activités publiques ont été considérées comme hostiles par les autorités. Une arrestation ancienne ou une sanction administrative ne dit rien, en elle-même, de la valeur d’un travail scientifique. Elle peut néanmoins devenir un élément de la décision si les services chargés du contrôle l’intègrent à l’évaluation d’un candidat.
Le mécanisme ne transforme donc pas seulement une étape administrative. Il modifie la définition de ce qui peut compter dans une carrière. La compétence demeure le langage officiel de l’institution, mais elle n’est plus nécessairement le seul passeport pour accéder à ses rangs les plus élevés.
Des frontières politiques appliquées à la vie publique
Le décret interdit par ailleurs aux académiciens et aux membres correspondants de participer à des organisations, des formations ou des événements qualifiés d’« antinationaux » ou d’orientation hostile à l’État. Il leur interdit également de publier sur internet ou sur leurs comptes personnels dans les réseaux sociaux des contenus relevant de cette catégorie.
Ces formulations laissent une marge importante à l’interprétation des autorités. Leur effet ne se limite pas aux activités exercées dans les laboratoires ou les instituts. La conduite publique, les affiliations, les interventions en ligne et les prises de position personnelles peuvent désormais être rapprochées du statut académique. Le chercheur n’est plus seulement évalué pour ce qu’il produit dans son domaine, mais aussi pour la manière dont l’État lit ses engagements et ses paroles.
Une telle règle peut favoriser l’autocensure sans qu’une sanction soit prononcée à chaque fois. Des scientifiques peuvent renoncer à participer à un débat, éviter certains sujets ou limiter leurs échanges avec des collègues et des organisations étrangères par crainte de compromettre leur avenir professionnel. Il s’agit d’un risque institutionnel lié au dispositif, et non de la preuve que tous les membres de l’Académie se comportent déjà ainsi.
Pour la recherche, cette pression diffuse n’est pas secondaire. La progression des connaissances suppose de contester des hypothèses, de signaler des défaillances et de discuter publiquement des choix scientifiques ou technologiques. Lorsque l’expression d’un désaccord peut être interprétée comme une activité antinationale, la prudence politique tend à prendre la place de la liberté intellectuelle.
Le pouvoir présidentiel gagne une voie d’accès supplémentaire
Le décret prévoit aussi la possibilité pour Alexandre Loukachenko d’attribuer des titres académiques sans passer par les élections ordinaires de l’Académie. Cette disposition ouvre un canal direct entre la présidence et la composition de l’élite scientifique.
La mesure ne précise pas quels candidats seraient concernés ni à quelle fréquence cette prérogative serait utilisée. Elle réduit néanmoins le rôle exclusif des procédures internes et du jugement de la communauté scientifique. À côté du parcours électif, contrôlé par les instances de l’Académie, apparaît une voie dépendant d’une décision présidentielle.
Ce double circuit accroît le poids de ceux qui fixent les règles et en interprètent les catégories. Le Conseil de sécurité peut intervenir en amont, en examinant les candidatures ; la présidence peut intervenir au moment de l’attribution du titre. Dans les deux cas, la sélection scientifique se trouve encadrée par des décisions politiques extérieures au fonctionnement ordinaire de l’institution.
L’enjeu n’est pas seulement symbolique. Les académiciens et les membres correspondants participent à l’orientation des programmes, à la désignation de responsables et à la formation des générations suivantes. Contrôler leur accès à l’institution revient aussi à influencer les priorités de la recherche et le type d’expertise reconnu par l’État.
Moins de sièges dans un système déjà rétréci
Le décret réduit simultanément la taille maximale de l’Académie nationale des sciences. Le nombre d’académiciens passe de 100 à 90, tandis que celui des membres correspondants est ramené de 145 à 120.
Cette réduction, prise isolément, ne prouve pas que les nominations seront politiques. Mais elle augmente la valeur de chaque place au moment même où l’accès à ces fonctions est soumis à des vérifications supplémentaires et où la présidence dispose d’un pouvoir de nomination directe. Plus le nombre de sièges est limité, plus les critères d’exclusion et l’autorité chargée de les appliquer prennent d’importance.
La mesure intervient dans un environnement scientifique déjà vulnérable. Le Bélarus perd des spécialistes et demeure confronté à une forte dégradation de ses relations internationales. Réduire le nombre de postes tout en élargissant le filtrage politique peut restreindre davantage le vivier de candidats, notamment parmi ceux qui disposent d’une expérience internationale ou de liens avec des institutions étrangères.
À court terme, les effets peuvent rester difficiles à mesurer dans les publications ou les résultats de laboratoire. Ils peuvent apparaître plus discrètement dans le choix des directeurs de recherche, la promotion des jeunes scientifiques et la volonté des chercheurs de rester dans le pays. Une carrière jugée dépendante de la conformité politique encourage certains départs et pousse d’autres à adapter leur travail ou leur communication aux limites attendues.
La question de l’autonomie scientifique
Le décret n° 367 ne supprime pas formellement les procédures académiques et ne permet pas encore de mesurer l’ensemble de ses conséquences. Tout dépendra des contrôles effectivement menés, de la définition donnée à l’« extrémisme » et aux activités hostiles à l’État, ainsi que de l’usage que fera la présidence de son pouvoir de nomination.
Il établit cependant un principe nouveau : l’appartenance au sommet de la communauté scientifique peut être conditionnée par une évaluation politique de la personne. L’Académie nationale des sciences risque ainsi de fonctionner moins comme un espace autonome de reconnaissance des compétences que comme une institution dont l’accès est surveillé par le pouvoir. Pour la recherche bélarusse, la question décisive ne sera donc pas seulement de savoir combien de sièges resteront vacants, mais quelle part de liberté subsistera derrière chacun d’eux.
