La dégradation des comptes des entreprises russes ne se limite plus au charbon ou au transport. Entre janvier et juillet 2026, le nombre de secteurs où les pertes ont dépassé les bénéfices est passé de trois à onze, tandis que la part des organisations déficitaires atteignait 33,4 %, selon les données de Rosstat citées par Izvestia.
Le signal est d’autant plus notable qu’il apparaît dans un périmètre composé principalement de grandes et moyennes entreprises. La statistique ne couvre ni les petites sociétés, ni les banques, ni les organismes financiers non bancaires, ni les institutions publiques et municipales. Elle ne décrit donc pas l’ensemble de l’économie russe, mais montre que la pression atteint désormais des activités industrielles, commerciales et culturelles jusque-là moins directement associées aux secteurs les plus exposés.
Une détérioration qui change d’échelle
Sur les quelque 70 000 organisations intégrées à l’enquête, environ 43 000 ont terminé la période bénéficiaires et près de 22 000 déficitaires. En un an, la proportion d’entreprises dans le rouge a progressé de 2,8 points, passant de 30,6 % à 33,4 %.
Le secteur privé russe conserve toutefois un résultat agrégé positif. Après compensation des pertes, les entreprises suivies par Rosstat ont dégagé environ 13 000 milliards de roubles de bénéfices, soit 16 % de moins qu’au cours des sept premiers mois de 2025. L’enjeu n’est donc pas celui d’un effondrement uniforme, mais d’un rétrécissement de la marge de sécurité : davantage d’entreprises perdent de l’argent, tandis que le résultat global repose sur un nombre plus limité d’activités encore très rentables.
La métallurgie présente le solde négatif le plus important, avec 269 milliards de roubles de pertes au-delà des bénéfices. Viennent ensuite les activités financières et d’assurance, à 247 milliards, l’extraction du charbon, à 178 milliards, et les autres transports terrestres de passagers, à 55 milliards. Dans l’industrie automobile, les pertes ont dépassé les bénéfices de près de 4 milliards de roubles.
À ces secteurs déjà fragilisés se sont ajoutés l’extraction de matériaux tels que le sable, la craie et le sel, la sylviculture et l’exploitation forestière, ainsi que le sport, les loisirs, les bibliothèques et les musées. Cette extension de la liste suggère une pression plus diffuse : elle touche à la fois les entreprises dépendantes des chaînes industrielles et celles qui vivent de la demande des ménages ou de financements locaux.
Le coût de l’argent comprime l’investissement
Le crédit constitue l’un des mécanismes les plus immédiats de cette dégradation. Même après l’abaissement du taux directeur à 14 %, les entreprises empruntent souvent à plus de 20 %. Une part croissante de leurs recettes est ainsi absorbée par les intérêts, au lieu d’être consacrée aux équipements, aux stocks ou à l’extension de la production.
Les investissements en capital fixe ont diminué de 10 % au premier semestre 2026 par rapport à la même période de l’année précédente. Ce recul peut traduire une décision de prudence face au coût du financement et à des perspectives de vente moins prévisibles. Il risque aussi de prolonger les difficultés : en reportant l’achat de machines ou la modernisation des installations, les entreprises restent plus longtemps dépendantes d’équipements vieillissants, d’une main-d’œuvre coûteuse et de solutions logistiques moins efficaces.
Les charges d’exploitation augmentent dans le même temps. Les salaires, le carburant et les transports pèsent davantage sur les budgets. La hausse de la TVA intervenue au début de 2026 a ajouté une contrainte supplémentaire. Or la faiblesse de la demande limite la capacité des entreprises à répercuter ces coûts dans leurs prix sans perdre davantage de clients.
Le marché du travail ajoute une tension particulière. La mobilisation, le départ d’une partie de la population en âge de travailler et l’attraction exercée par l’industrie de défense, qui propose souvent des rémunérations plus élevées, ont contribué à raréfier les compétences dans les secteurs civils. Les entreprises doivent relever les salaires pour conserver leurs employés, sans obtenir nécessairement une progression équivalente de la productivité. La hausse de la masse salariale devient alors une charge directe plutôt qu’un investissement immédiatement rentable.
Des échanges plus longs et plus coûteux
Les sanctions adoptées contre la Russie en réponse à la guerre menée contre l’Ukraine compliquent par ailleurs l’accès aux marchés habituels, aux technologies avancées et aux composants importés. La réorientation d’une partie du commerce vers l’Asie et l’Afrique ne supprime pas ces contraintes : elle allonge les itinéraires, augmente les délais et rend les chaînes d’approvisionnement plus complexes.
Le recours à des intermédiaires et les difficultés liées aux paiements transfrontaliers peuvent également réduire les marges. Les données disponibles ne permettent pas de mesurer la part exacte des pertes attribuable aux sanctions dans chaque branche. Elles éclairent néanmoins un environnement où les frictions commerciales s’ajoutent au crédit cher, aux pénuries de main-d’œuvre et à la hausse des coûts domestiques.
Les exportateurs subissent en outre l’appréciation du rouble. Entre janvier et juin 2026, son taux de change effectif nominal a progressé de 12 % sur un an. Une monnaie plus forte réduit, une fois converties en roubles, les recettes tirées de l’étranger, alors que les dépenses engagées en Russie — salaires, énergie, transport ou maintenance — continuent d’augmenter.
La combinaison est particulièrement défavorable aux secteurs dont les marges étaient déjà minces. La métallurgie doit composer avec des débouchés et des coûts d’approvisionnement moins favorables. L’automobile reste exposée au prix des composants et du financement. Les transporteurs paient davantage pour faire circuler leurs véhicules. Quant aux services, ils dépendent d’une demande intérieure que les taux d’épargne élevés incitent à différer.
Le consommateur devient une variable de risque
Les rendements élevés des dépôts encouragent les ménages à conserver leur argent plutôt qu’à le dépenser. Cette préférence pour l’épargne ne constitue pas, à elle seule, une mesure directe de la baisse des revenus disponibles. Elle réduit toutefois la fréquentation potentielle des activités non essentielles, précisément celles qui apparaissent désormais parmi les branches déficitaires : sport, divertissement, musées et bibliothèques.
Ces services cumulent deux vulnérabilités. Leur demande peut être repoussée lorsque les ménages arbitrent leurs dépenses, tandis que leurs coûts — salaires, entretien, loyers ou fonctionnement des équipements — ne diminuent pas aussi rapidement. Une baisse modérée des recettes peut donc suffire à faire basculer un établissement ou une entreprise dans le rouge.
Le phénomène donne une autre dimension aux chiffres de Rosstat. La pression ne concerne plus seulement la production de matières premières ou les industries tournées vers l’exportation. Elle atteint aussi des activités liées à la consommation quotidienne, aux loisirs et à la vie culturelle, ce qui indique une transmission des difficultés du financement et de l’emploi vers le marché intérieur.
Onze régions confrontées à un solde négatif
La géographie du phénomène s’est elle aussi élargie. Dans onze des 85 entités fédérées représentées dans la statistique, les pertes des organisations ont dépassé leurs bénéfices au cours des sept premiers mois de 2026. Elles n’étaient que sept dans cette situation un an plus tôt.
Cette évolution peut peser sur les budgets régionaux par le biais de l’impôt sur les bénéfices, dont environ les deux tiers sont affectés aux régions en Russie. Lorsque les entreprises gagnent moins, la base imposable tend à se contracter. Les autorités locales disposent alors de moins de ressources pour financer les infrastructures, les services collectifs et leurs engagements sociaux.
Les chiffres ne suffisent pas à établir que toutes les régions concernées seraient déjà devenues dépendantes des transferts fédéraux. Ils montrent en revanche que l’équilibre entre activité économique locale et dépenses publiques devient plus fragile. Si les investissements restent faibles et que les pertes continuent de s’étendre, le centre fédéral pourrait être davantage sollicité pour compenser l’érosion des recettes régionales.
La Russie conserve donc un volume considérable de bénéfices, mais celui-ci masque moins bien qu’auparavant la multiplication des points de faiblesse. La question décisive porte désormais sur la durée : le crédit restera-t-il assez cher, la main-d’œuvre assez rare et la demande assez prudente pour transformer une dégradation sectorielle en contrainte durable sur l’investissement, les ménages et les finances régionales ?
