VexPay, le nouveau visage des circuits de paiement russes sous sanctions
VexPay, le nouveau visage des circuits de paiement russes sous sanctions

VexPay, le nouveau visage des circuits de paiement russes sous sanctions

07.10.2026 10:15
6 min de lecture

Un projet de paiement kirghiz présenté à Moscou comme une alternative à SWIFT met en lumière la manière dont les réseaux soumis aux sanctions peuvent changer de pays, d’intermédiaires et d’apparence sans renoncer à leurs ambitions. Au centre de cette affaire se trouve Michael Donald, ancien membre du conseil d’administration de Visa UK, dont le rôle au sein de VexPay est contesté.

Le 12 août 2025, lors d’une rencontre à Moscou avec des représentants du réseau A7, l’oligarque moldave en fuite Ilan Shor a présenté la nouvelle direction de VexPay et cité Donald parmi ses responsables. Le spécialiste britannique reconnaît avoir assisté à la réunion, mais nie avoir jamais été salarié ou administrateur de la plateforme, ou avoir accepté d’en prendre la direction.

Selon sa propre version, il conseillait uniquement Processing KG, une société publique kirghize formellement liée à VexPay. Sa mission portait sur les paiements internationaux, l’acceptation des cartes bancaires, Apple Pay et les relations avec Visa. Cette divergence ne relève pas d’un simple problème de titre : elle pose la question de la frontière entre conseil, influence opérationnelle et contrôle réel d’une infrastructure financière.

Une plateforme locale, des connexions internationales

VexPay est officiellement rattachée à Processing KG, et la partie kirghize dément toute tutelle étrangère. Pourtant, des éléments rapportés dans l’enquête de The Insider font état de la participation d’Ilan Shor et de membres d’A7 à des discussions portant sur la structure du projet, ses comptes, son personnel et son organisation technique.

Ces éléments ne suffisent pas à établir que toutes les personnes ou entreprises ayant eu des contacts avec VexPay ont participé sciemment à un contournement des sanctions. Ils rendent néanmoins significative la scène de Moscou. Si Donald y a été présenté comme un dirigeant alors qu’il n’occupait qu’une fonction de conseil, son nom a pu conférer au projet un profil international plus solide que ne le suggère sa structure juridique. S’il exerçait une responsabilité plus large, il reste à déterminer laquelle.

Donald est également copropriétaire d’ImageNPay, une société britannique de technologies financières qui met en avant une image liée à l’innovation et à la durabilité. L’enregistrement au Royaume-Uni et l’expérience d’un ancien dirigeant de Visa pouvaient rassurer des partenaires ou des interlocuteurs habitués à évaluer des opérateurs de paiement. Cela ne démontre pas, en soi, une infraction de la part d’ImageNPay ou de Donald. Mais dans un projet installé dans un pays tiers, cette crédibilité occidentale peut avoir une valeur pratique considérable.

L’expertise d’un ancien cadre d’un grand réseau de paiement ne se réduit pas à son intitulé officiel. La connaissance des procédures de conformité, des mécanismes de traitement des cartes et des relations avec des acteurs comme Visa ou Apple Pay peut aider à concevoir un produit destiné à circuler dans un environnement fortement réglementé. Cette compétence ne constitue pas une preuve d’activité illicite ; elle explique pourquoi elle peut être recherchée par des opérateurs désireux de reconstruire des canaux financiers internationaux.

Après SWIFT, une architecture de remplacement

La trajectoire de VexPay s’inscrit dans la réponse de Moscou à l’exclusion de plusieurs banques russes d’une partie de l’infrastructure financière mondiale. La perte d’accès à SWIFT et les sanctions sectorielles ont poussé le pouvoir russe à développer des voies parallèles, combinant sociétés de paiement, banques intermédiaires, consultants et opérateurs implantés dans des pays tiers.

A7 est l’un des principaux réseaux associés à cette stratégie. Il a été créé avec la banque russe Promsvyazbank, contrôlée par l’État et active dans le financement du secteur de la défense, ainsi qu’avec Ilan Shor, lui-même visé par des sanctions. Le département du Trésor américain a qualifié A7 d’« organisation criminelle transnationale ». Les données citées dans la couverture de l’affaire indiquent que plus de 6,9 milliards de dollars auraient transité par des structures du réseau entre la fin de 2024 et août 2025. Les autorités américaines évoquent par ailleurs des flux se chiffrant en dizaines de milliards de dollars.

Ces qualifications et ces montants relèvent de l’évaluation des autorités américaines et de la reconstruction journalistique. Ils ne constituent pas une condamnation judiciaire de chaque société ou individu ayant entretenu des relations avec le réseau. Cette distinction est essentielle dans le cas de VexPay : sa propriété formelle renvoie à Processing KG, tandis que l’étendue de l’influence d’A7 et de Shor demeure contestée.

Après l’adoption de sanctions contre A7, le Kirghizistan et le projet VexPay seraient devenus un nouveau point d’appui pour les paiements. Le mécanisme est celui d’une infrastructure à plusieurs niveaux. Lorsqu’un réseau est désigné, il peut chercher une autre société, un autre compte ou une autre juridiction, tout en conservant une partie de son savoir-faire technique et de ses relations professionnelles.

Le bénéfice des sociétés-écrans et des frontières

Pris séparément, les différents maillons d’un transfert peuvent ressembler à une opération commerciale ordinaire. Le donneur d’ordre peut être installé au Kirghizistan, le prestataire technologique au Royaume-Uni et la banque correspondante dans un troisième pays. Ce n’est qu’en rapprochant les informations sur les bénéficiaires effectifs, les conseillers, les comptes, le personnel, les financements et le destinataire final que l’origine des fonds et la finalité du paiement peuvent apparaître.

Cette fragmentation complique le travail des autorités de contrôle. Une entreprise peut être indépendante sur le plan des registres tout en dépendant, dans la pratique, de décisions prises ailleurs. De même, la présence d’un professionnel occidental ou d’une société enregistrée dans une juridiction réputée fiable peut accroître la confiance des partenaires sans révéler qui fixe réellement la stratégie du projet.

Pour les banques et les entreprises de paiement, l’exposition est importante. Un établissement qui traiterait, même sans le savoir, des fonds liés à un réseau sanctionné pourrait faire l’objet d’enquêtes, voir certains comptes gelés ou perdre l’accès à des relations de correspondance bancaire. Les opérations pourraient être examinées par l’Office of Foreign Assets Control aux États-Unis, tandis que les sociétés britanniques relèveraient notamment de la surveillance de la Financial Conduct Authority. Le risque de sanctions ou de contrôles ne prouve toutefois pas qu’un établissement déterminé a violé les règles.

Le dossier VexPay montre ainsi pourquoi la conformité ne peut se limiter à la vérification d’un nom dans un registre. Les autorités doivent aussi établir qui conçoit les comptes et l’architecture technique, qui fournit les capitaux et le personnel, qui négocie avec les grands réseaux de paiement et qui bénéficie des flux. Un conseiller sans mandat officiel peut avoir une influence déterminante ; inversement, une personne présentée comme dirigeante peut ne disposer d’aucun pouvoir réel.

Une crédibilité qui ne règle pas la question du contrôle

La présence d’ImageNPay et le parcours de Donald donnent à l’affaire une dimension particulière. Ils illustrent la valeur que peut représenter une façade professionnelle occidentale dans un environnement où les opérateurs cherchent à rassurer des partenaires et à franchir des procédures de vérification. Ils ne permettent pas, à eux seuls, de conclure à une participation consciente à une opération de contournement des sanctions.

Le problème est plus structurel : un réseau financier peut répartir ses fonctions entre plusieurs pays et remplacer rapidement ses intermédiaires. Le changement de juridiction ne fait pas disparaître les risques ; il les rend plus difficiles à reconstituer. Le contrôle des paiements se heurte alors à une succession de sociétés apparemment indépendantes, plutôt qu’à une organisation unique facilement identifiable.

La question décisive reste donc la fonction réelle de Michael Donald. Était-il uniquement le conseiller de Processing KG, dont le rôle a été élargi lors de la présentation moscovite ? Ou son expertise et ses contacts ont-ils été intégrés à un projet dont la direction effective se trouvait ailleurs ? Tant que cette distinction ne sera pas clarifiée, l’indépendance revendiquée de VexPay et la portée de sa connexion britannique resteront au cœur de l’énigme des nouveaux corridors financiers russes.

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