Paris – À l’approche de l’élection présidentielle française de 2027, la question des ingérences étrangères prend une dimension de plus en plus importante. Les autorités françaises ont déjà identifié plusieurs opérations informationnelles attribuées à des réseaux prorusses, utilisant de faux médias, des contenus manipulés, des comptes coordonnés sur les réseaux sociaux et des relais installés dans l’espace public français.
Le phénomène dépasse toutefois largement la simple diffusion de fausses informations sur Internet. Il s’inscrit dans un ensemble plus vaste mêlant opérations numériques, relais médiatiques, contacts politiques, associations, initiatives culturelles et réseaux d’influence développés sur plusieurs années.
Storm-1516 et Matriochka : la désinformation entre dans la campagne de 2027
VIGINUM, le service français chargé de détecter les ingérences numériques étrangères, documente depuis plusieurs années des opérations attribuées à des réseaux prorusses.
Parmi les dispositifs les plus connus figurent Storm-1516 et Matriochka. Leurs méthodes reposent notamment sur la création de faux sites, l’usurpation de l’identité visuelle de médias reconnus, la production de vidéos manipulées et leur amplification par des comptes coordonnés sur les réseaux sociaux. VIGINUM a déjà constaté l’utilisation de telles méthodes lors de précédentes campagnes visant le débat public français.
Durant l’été 2026, plusieurs personnalités engagées dans la course présidentielle ont directement été visées.
Édouard Philippe a été ciblé le 24 juillet par une opération attribuée à Storm-1516. Raphaël Glucksmann a ensuite dénoncé de faux contenus concernant sa campagne et sa compagne, tandis que Gabriel Attal a été visé début août par de faux articles, vidéos et unes imitant notamment RFI, BFM-TV, France 24, l’AFP, Le Parisien, Libération et Le Monde. VIGINUM a attribué cette dernière opération, avec un niveau de confiance élevé, au réseau prorusse Matriochka.
Ces campagnes n’ont jusqu’à présent pas démontré une capacité mesurable à modifier massivement l’opinion publique. Les autorités françaises soulignent même que certaines opérations ont eu une audience très limitée. Leur accumulation soulève néanmoins une autre inquiétude : la possibilité d’éroder progressivement la confiance dans les médias, les institutions et l’intégrité de la campagne électorale.
Exploiter les fractures déjà présentes dans la société française
La stratégie observée ne consiste pas nécessairement à convaincre les Français d’adopter une position ouvertement favorable à Moscou.
L’efficacité recherchée peut également reposer sur l’amplification de sujets déjà conflictuels : immigration, sécurité, coût de la vie, politique énergétique, défiance envers les institutions ou soutien militaire à l’Ukraine.
Cette logique permet d’utiliser des divisions existantes plutôt que d’en créer entièrement de nouvelles.
Les opérations attribuées à Storm-1516 illustrent ce mécanisme. Lors des élections municipales de 2026, VIGINUM a par exemple documenté une fausse information affirmant qu’un candidat parisien souhaitait transformer le Centre Pompidou en centre d’accueil pour migrants. Le récit avait été publié sur un site imitant l’identité graphique de la campagne avant d’être amplifié sur X par plusieurs comptes.
L’objectif potentiel dépasse donc la promotion d’un message prorusse explicite : il peut également consister à accroître la polarisation et à fragiliser la confiance dans le fonctionnement démocratique.
Xenia Fedorova : du média russe aux médias français
Le parcours de Xenia Fedorova constitue l’un des exemples les plus significatifs de la transformation des circuits d’influence.
Ancienne dirigeante de RT France, chaîne financée par l’État russe dont la diffusion a été suspendue dans l’Union européenne après l’invasion de l’Ukraine, elle est restée présente dans le paysage médiatique français.
À partir de 2025, elle est notamment intervenue dans des médias du groupe Bolloré, dont CNews et Europe 1. Ses prises de position ont suscité des critiques croissantes en raison de la reprise de récits favorables au Kremlin.
En juillet 2026, le ministère français de l’Intérieur a pris un arrêté d’expulsion à son encontre. La décision invoquait notamment une atteinte aux intérêts fondamentaux de l’État et des préoccupations liées à l’ordre public.
L’affaire est particulièrement révélatrice d’une évolution des méthodes d’influence. Lorsque les canaux russes officiels deviennent juridiquement ou politiquement difficiles à maintenir, leurs anciens représentants peuvent tenter de continuer à toucher le public français à travers des médias privés, des interventions à distance ou d’autres plateformes.
En septembre 2026, la possibilité de nouvelles interventions de Fedorova en duplex sur CNews a même conduit le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez à intervenir auprès de l’Arcom en avertissant la chaîne des risques juridiques encourus.
Le prêt russe du Front national, un précédent toujours controversé
Les relations entre certaines forces politiques françaises et la Russie ne concernent pas uniquement la sphère médiatique.
En 2014, le Front national, devenu en 2018 le Rassemblement national, a obtenu un prêt de 9,4 millions d’euros auprès de la First Czech Russian Bank, une banque russe. Le financement a ensuite été longuement examiné dans le cadre du débat sur les ingérences étrangères en France.
Le RN a toujours affirmé avoir recherché ce financement en Russie après le refus des banques françaises de lui accorder un crédit.
Le prêt a été entièrement remboursé par anticipation en septembre 2023. Aucun élément public n’a établi l’existence d’une contrepartie politique directement liée à ce crédit. Le rapport de la commission d’enquête parlementaire sur les ingérences étrangères a néanmoins consacré une partie importante de ses travaux aux relations historiques entre le parti et la Russie.
Cet épisode continue donc d’alimenter les interrogations sur les relations politiques et financières entretenues dans le passé entre l’extrême droite française et différents acteurs russes.
La culture comme instrument de relations informelles
L’influence ne passe pas exclusivement par la politique ou les médias.
Les projets culturels, historiques et mémoriels peuvent également servir à créer des relations durables avec des responsables politiques, des entrepreneurs ou des personnalités publiques françaises.
Pierre Malinowski est l’une des figures régulièrement citées dans ce contexte. Ancien collaborateur de personnalités issues du Front national, il a participé à plusieurs initiatives historiques franco-russes consacrées notamment aux soldats de l’époque napoléonienne.
Il a également développé une fondation consacrée aux initiatives historiques franco-russes avec Elizaveta Peskova, fille du porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov.
Ces activités ne constituent pas en elles-mêmes la preuve d’une opération clandestine. Elles montrent cependant comment des initiatives historiques ou culturelles peuvent créer des réseaux de relations parallèles, y compris lorsque les contacts politiques officiels entre Paris et Moscou se détériorent fortement.
Associations prorusses et mobilisation sur le terrain
Un autre niveau concerne les associations et réseaux militants présents directement en France.
Certaines organisations se présentent comme humanitaires, pacifistes, culturelles ou destinées à maintenir les liens avec les populations russophones. Les autorités françaises examinent toutefois de plus en plus attentivement certaines de ces structures lorsqu’elles soupçonnent qu’elles peuvent être utilisées pour des opérations d’influence ou de renseignement.
Le cas de SOS Donbass est particulièrement significatif.
Sa fondatrice, Anna Novikova, Franco-Russe, a été mise en examen et placée en détention provisoire en novembre 2025. La justice française la soupçonne notamment d’avoir participé à des activités réalisées dans l’intérêt d’une puissance étrangère et d’avoir cherché à recueillir des informations au profit de Moscou. Elle bénéficie de la présomption d’innocence.
Les investigations françaises ont également relié des membres de son entourage à une campagne d’affichage prorusse. La DGSI avait commencé à s’intéresser à ces activités dès 2023 dans le contexte des inquiétudes concernant d’éventuelles opérations de déstabilisation politique.
Cette affaire illustre le passage progressif des autorités françaises d’une simple surveillance des opérations d’influence à une réponse judiciaire lorsqu’elles estiment que certaines activités peuvent relever du renseignement ou d’une action conduite au bénéfice d’une puissance étrangère.
Un réseau d’influence qui fonctionne par couches successives
Pris séparément, chacun de ces mécanismes peut sembler limité.
Une fausse vidéo peut n’être vue que quelques milliers de fois. Une association peut rester marginale. Une personnalité médiatique ne représente pas nécessairement l’ensemble d’un paysage audiovisuel. Un prêt bancaire vieux de plus de dix ans ne constitue pas non plus, à lui seul, la preuve d’une influence politique actuelle.
Mais la logique des opérations d’influence repose précisément sur l’accumulation.
Les campagnes numériques alimentent les réseaux sociaux. Des personnalités médiatiques réintroduisent certains récits dans le débat public. Des associations organisent des événements ou des mobilisations. Des relations politiques, économiques ou culturelles entretiennent des contacts sur le long terme.
Ce système produit un environnement dans lequel les messages provenant directement ou indirectement de Russie peuvent circuler sans toujours apparaître comme des communications émanant de Moscou.
La présidentielle de 2027, prochain test pour la résilience française
La campagne présidentielle française est désormais directement concernée.
Les opérations visant Édouard Philippe, Raphaël Glucksmann et Gabriel Attal durant l’été 2026 montrent que les réseaux prorusses ont déjà commencé à s’intéresser aux principaux acteurs de l’élection de 2027.
Il n’existe toutefois pas, à ce stade, de preuve publique permettant d’affirmer que l’ensemble de ces opérations serait coordonné dans le but précis de faire élire un candidat déterminé, notamment celui du Rassemblement national.
Ce qui est documenté est différent : la France fait déjà face à des opérations de désinformation attribuées à des réseaux prorusses, certains candidats critiques de Moscou ont été directement visés, et l’État français considère désormais les ingérences étrangères comme une menace durable pour le débat démocratique.
À mesure que l’élection présidentielle de 2027 approche, l’enjeu ne sera donc pas seulement de détecter les faux contenus. Il s’agira aussi de comprendre comment des opérations numériques, des relais médiatiques, des associations et des réseaux politiques ou culturels peuvent se renforcer mutuellement pour influencer l’environnement dans lequel les Français formeront leur choix électoral.
