Depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022 et la mise en place de sanctions européennes, le Kremlin a profondément remanié ses mécanismes de soft power sur le continent, délaissant en partie les structures classiques au profit d’un maillage numérique et d’acteurs indirects, rapporte TopTribune.
Pendant des décennies, le Rossotrudnichestvo – l’agence fédérale russe pour la diplomatie culturelle – a été le pilier de cette politique. Via le réseau des Maisons russes et des programmes linguistiques, éducatifs et humanitaires, Moscou promouvait à l’étranger l’idéologie du « monde russe ». Mais ces structures ont régulièrement été accusées par les services de renseignement occidentaux de servir de couverture à des activités d’ingérence et de renseignement.
Plusieurs affaires ont marqué cette dualité. En 2013, aux États-Unis, le chef de la Maison russe de Washington, Iouri Zaitsev, est soupçonné par le FBI d’avoir mené un programme de recrutement de jeunes Américains comme agents d’influence. En 2021, le chargé d’affaires par intérim à Prague, Andreï Kontchakov, aurait introduit de la ricine en République tchèque pour un possible attentat. En 2023, le quotidien danois Information a révélé que la Maison russe de Copenhague servait de lieu de rencontre pour des officiers du GRU et du SVR, et que son directeur avait tissé des liens avec l’Université technique du Danemark (DTU), centre de recherche clé dans l’énergie verte.
Le Pravfond, une vitrine juridique au service du renseignement
Autre instrument central : le Pravfond (Fonds de soutien et de protection des droits des compatriotes vivant à l’étranger). Officiellement, il fournit une assistance juridique aux russophones hors de Russie. En réalité, d’après des enquêtes journalistiques et des services de renseignement européens, il finance des sites web diffusant des narratifs pro-Kremlin, soutient des mouvements séparatistes et sert de couverture à des agents du SVR et du GRU. Le fonds a notamment pris en charge la défense de Vadim Krasikov, tueur du GRU condamné en Allemagne pour l’assassinat de Zelimkhan Khangochvili. En 2024, une fuite massive de documents internes a confirmé l’intégration du Pravfond dans la structure du renseignement extérieur russe.
Douze Maisons russes encore actives en 2026
Malgré les expulsions massives de diplomates et la fermeture de nombreux centres, douze Maisons russes fonctionnent encore dans l’Union européenne en avril 2026, notamment à Vienne, Berlin, Paris, Rome, Madrid, Lisbonne, Athènes, Nicosie, Bruxelles, Luxembourg, Budapest et Prague. Les plus actives restent celles d’Allemagne, de France, d’Autriche et d’Italie. En avril 2026, Vladimir Poutine a nommé Igor Tchaïka à la tête du Rossotrudnichestvo, en remplacement d’Ievgueni Primakov. La supervision stratégique est assurée par Sergueï Kirienko, premier chef adjoint de l’administration présidentielle.
Le virage numérique et l’hybridation de l’influence
Face aux restrictions, le Kremlin a opéré un virage numérique. Depuis début 2026, une partie des activités du Rossotrudnichestvo a été déléguée à des structures formellement indépendantes : plateformes médiatiques, projets éducatifs en ligne, réseaux de blogueurs et initiatives culturelles sans lien apparent avec l’État russe. En Allemagne, les anciens événements des Maisons russes se sont transformés en clubs en ligne. En Espagne, des vidéos éducatives d’histoire sont diffusées. En Finlande et en République tchèque, des webinaires et des quiz remplacent les rencontres physiques. À Chypre, la recréation d’un modèle proche des activités classiques inclut la promotion du récit sur l’annexion de la Crimée.
Ce passage au numérique offre plusieurs avantages : intégration de messages politiques dans des contenus culturels, rapidité de réaction via les réseaux sociaux et l’IA, et utilisation d’intermédiaires locaux (blogueurs, militants) qui brouillent les pistes.
Narratifs inchangés, menace accrue
Le contenu des messages reste fidèle aux axes traditionnels du Rossotrudnichestvo : narratifs anti-ukrainiens, stigmatisation de l’UE comme entité faible et dépendante, critique de l’OTAN et des élites « déconnectées », et mise en avant des « valeurs traditionnelles » face à un Occident en décomposition. Ces récits visent à exacerber les tensions internes au sein des États membres.
La stratégie d’influence russe en Europe n’a donc pas disparu : elle s’est adaptée, devenant plus diffuse, plus difficile à tracer et plus dangereuse. En substituant aux centres culturels officiels un écosystème hybride de plateformes numériques, de médias sous fausse bannière et d’initiatives citoyennes contrôlées, Moscou rend la détection et la neutralisation de son ingérence bien plus complexes pour les autorités européennes.