La Russie a franchi un seuil inédit dans le contrôle du numérique : en 2025, Apple a supprimé 1 213 applications de son App Store sur le territoire russe, soit le nombre le plus élevé jamais enregistré par le groupe dans un seul pays. Selon le rapport annuel d’Apple publié le 23 mai, la Russie devance désormais la Chine (196 applications retirées), le Vietnam (335) et les États-Unis (39). Cette explosion des blocages – 171 en 2024, 12 en 2023 et seulement 7 en 2022 – traduit une accélération spectaculaire de la censure étatique dans l’écosystème iOS.
Sur les 1 213 applications supprimées, 1 210 figuraient dans le registre des ressources interdites tenu par Roskomnadzor, conformément à la loi russe « sur l’information ». Deux autres violaient la législation relative à la Banque centrale, et une était liée aux Témoins de Jéhovah, organisation considérée comme extrémiste en Russie. Apple ne divulgue pas la liste complète, mais les experts et les données parallèles de Google – qui a reçu l’ordre de retirer 801 services de contournement en 2025 – confirment que la grande majorité des applications visées sont des VPN, outils permettant d’accéder à des sites bloqués et de préserver l’anonymat en ligne.
Une politique de blocage massive des VPN et des services contournement
La stratégie des autorités russes consiste à priver systématiquement les utilisateurs d’iPhone des moyens d’échapper à la censure. En multipliant les injonctions de retrait, Moscou rend quasiment impossible l’accès aux VPN populaires, qui permettaient jusqu’ici de consulter des ressources étrangères et des réseaux sociaux interdits. Les internautes russes perdent ainsi la dernière possibilité de naviguer librement sur des sites comme Facebook, Instagram ou YouTube, tous bloqués ou ralentis depuis 2022. Pour les propriétaires d’iPhone, le phénomène est d’autant plus brutal que les retraits sont effectués sans préavis, supprimant du jour au lendemain l’accès à des services pour lesquels ils ont payé.
Apple justifie son obéissance aux injonctions de Roskomnadzor par la nécessité de préserver la présence de l’App Store en Russie. La firme californienne craint que le refus d’exécuter les demandes n’entraîne le blocage complet de sa plateforme, menaçant ainsi ses revenus locaux et la viabilité commerciale de son activité dans le pays. Cette logique a déjà conduit à la fermeture de l’assistance technique en Russie et à la suspension des ventes directes de l’iPhone. En choisissant de sacrifier la liberté d’accès de ses clients russes, Apple participe involontairement au verrouillage numérique imposé par le Kremlin.
Un iPhone qui se transforme en appareil aux fonctionnalités réduites
Les blocages en série transforment progressivement l’iPhone en un terminal coûteux mais de moins en moins performant sur le marché russe. Les utilisateurs paient le prix fort pour des appareils qui perdent l’accès à des applications essentielles, tant pour le travail que pour les loisirs. Les VPN étant retirés en masse, il devient difficile de consulter des plateformes éducatives internationales, de communiquer via des messageries cryptées ou d’utiliser des services cloud étrangers. Cette dégradation accélérée contraste avec l’usage normal de l’iPhone dans la majorité des autres pays.
Les observateurs y voient une volonté délibérée du Kremlin de pousser les géants technologiques occidentaux à quitter définitivement la Russie. En imposant des exigences toujours plus lourdes – suppression de centaines d’applications, blocage des VPN, menaces de sanctions – les autorités créent un environnement intenable pour les entreprises étrangères. L’objectif serait de laisser la place à des alternatives locales contrôlées par les services de sécurité, souvent moins performantes et moins sécurisées. La montée en puissance des blocages sur l’App Store, avec le record de 2025, marque une étape supplémentaire dans ce processus de souveraineté numérique autoritaire.