Les 60 millions de chiens errants en Inde : une coexistence complexe avec des risques croissants

Les 60 millions de chiens errants en Inde : une coexistence complexe avec des risques croissants

21.01.2026 21:46
4 min de lecture

La dynamique des chiens des rues en Inde face à l’urbanisation

Le biologiste Nishant Kumar examine l’interaction complexe entre la chaîne alimentaire, les pratiques humaines et la santé publique. Ces dernières années, les chiens errants en Inde, de plus en plus alimentés par les habitants des quartiers, modifient leurs comportements, rapporte TopTribune.

Dans mon enfance en Inde rurale, ma grand-mère nourrissait chaque jour le chien du village avec un demi-chapati et un bol de lait, insuffisants pour ses besoins. Pour survivre, le chien fouillait et recevait des restes des maisons voisines. À Delhi, des années plus tard, j’ai observé des chiens errants refusant des biscuits, tant ils étaient traités par les résidents, tous désireux de leur montrer de l’affection.

En Inde, la convergence des valeurs religieuses et culturelles a engendré une tolérance considérable envers les animaux et la faune sauvage, quelle que soit la classe sociale. Cette attitude, héritée de millénaires de coexistence, permet à la population d’accepter les risques associés à la vie avec ces animaux. Cependant, cet équilibre se fragilise avec l’expansion urbaine, qui rend les chiens plus territoriaux dans des espaces partagés de plus en plus encombrés et surchargés de déchets.

On estime à 60 millions le nombre de chiens errants en Inde, selon un recensement effectué il y a plus de dix ans. Des études plus récentes indiquent une population d’environ 1 million rien qu’à Delhi. Parallèlement, l’Inde représente plus d’un tiers des décès dus à la rage dans le monde.

Des mesures controversées sur les chiens errants

Contrairement à la plupart des pays occidentaux, la culture et la législation en Inde interdisent l’abattage des chiens. Ceux-ci doivent être capturés, stérilisés, vaccinés, puis remis sur leur territoire d’origine. Cependant, ces règles sont souvent ignorées.

En août 2025, après plusieurs attaques de chiens errants sur des enfants, la Cour suprême indienne ordonne temporairement la capture de tous les chiens des rues de Delhi et de sa région, avec leur placement dans des refuges. Cette décision promet pour la première fois en des décennies des rues sans chiens. Néanmoins, cette politique se révèle rapidement impraticable faute de structures adéquates pour accueillir des millions d’animaux, entraînant une réaction vive des associations de protection animale. Deux jours plus tard, la Cour annule cette décision et restaure la politique de stérilisation en vigueur.

Des décisions ultérieures ont limité le champ d’application de cette politique. En novembre 2025, la Cour a ordonné le retrait des chiens des écoles, hôpitaux et transports publics à travers le pays, tout en imposant des restrictions sur l’alimentation des chiens dans l’espace public et encourageant les clôtures pour les éloigner.

Plus récemment, le 7 janvier 2026, la Cour a demandé aux autorités de sécuriser et clôturer les 1,5 million d’écoles et établissements d’enseignement supérieur d’Inde contre les chiens, en un délai de huit semaines. Cependant, un tel calendrier ambitieux semble ignorer les contraintes d’infrastructure et risque de n’avoir qu’un impact limité sur la réduction des morsures et infections. La Cour s’efforce de dialogue avec les différentes parties prenantes, cherchant un compromis entre l’élimination à grande échelle des chiens et le respect du bien-être animal.

La nation se trouve divisée. L’État échoue à gérer la situation, incapable d’éliminer, héberger ou contrôler ces chiens. L’avenir des animaux soulève des questions complexes de sécurité publique et de protection animale, mais également un débat plus vaste sur la dernière phase d’un partenariat évolutif unique.

La coexistence avec les chiens des rues

Les chiens sont la seule espèce de vertébrés qui a suivi les migrations humaines hors d’Afrique. Bien que le moment de leur domestication demeure incertain, il est certain qu’ils ont évolué aux côtés des humains. Ce lien entre espèces est aujourd’hui confronté à un nouvel enjeu : celui de l’urbanisation rapide.

Au fil des siècles, alors que les chiens ont gagné leur place dans les foyers, les humains ont créé plus de 400 races. Cette coévolution a renforcé leur sensibilité aux signaux humains et leur capacité à former des liens forts avec des personnes ou des lieux. Dans les villes indiennes, où les chiens ne sont la propriété de personne mais ne sont pas totalement sauvages, ce lien engendre un comportement territorial basé sur l’alimentation par un foyer.

Un laboratoire socio-écologique en Inde

L’Inde propose une perspective singulière sur cette relation. Historiquement, les chiens des rues jouaient le rôle de nettoyeurs, fonction encore exercée dans les quartiers modestes, alors que dans les zones plus riches, ils sont nourris intentionnellement par les résidents.

Des recherches préliminaires à Delhi montrent que les chiens s’organisent en meutes autour de foyers particuliers, où quelques personnes nourrissant régulièrement ces animaux peuvent couvrir presque 100 % de leurs besoins. Cela mène à des densités de chiens considérablement plus élevées que la capacité naturelle de nettoyage qu’ils pourraient avoir.

Défis d’une urbanisation rapide

Ce phénomène met en lumière le conflit entre une existence traditionnelle et le développement urbain moderne. Les rues en Inde sont des espaces multifonctionnels. Les travailleurs de nuit, tels que les récupérateurs de déchets, opèrent pendant que les chiens sont les plus territoriaux, ce qui pose de sérieux défis.

Malgré les nuisances causées par les chiens, la population continue souvent de les nourrir. Cela s’accompagne de comportements potentiellement dangereux, comme les aboiements et les morsures, entraînant des millions de morsures et des décès dus à la rage chaque année. Ce contexte rend difficile la recherche d’un consensus sur la meilleure manière de gérer cette situation.

Vers une solution durable

Alors que l’Inde continue de s’urbaniser, un choix doit être fait : préserver des espaces pour ces relations anciennes ou adopter des méthodes occidentales de contrôle strict. Le geste simple de ma grand-mère, nourrissant un chien avec un demi-chapati, symbolisait une cohabitation pacifique. Aujourd’hui, avec des chiens de plus en plus alimentés mais territoriaux, cette coexistence doit être révisée pour assurer le bien-être des deux espèces.

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