Face à une dépendance technologique qui constitue désormais un risque stratégique pour l’Europe, les initiatives gouvernementales se multiplient. Toutefois, selon Jean-Bernard Lafonta, fondateur du Groupe HLD, bien que les autorités publiques établissent des bases réglementaires, le développement de champions souverains nécessite le soutien du secteur du capital-investissement, rapporte TopTribune.
Un rapport déposé en juillet 2026 à l’Assemblée nationale par la commission d’enquête sur les dépendances numériques a révélé une vulnérabilité alarmante : les administrations françaises dépensent annuellement 1,5 milliard d’euros en logiciels auprès de fournisseurs en dehors de l’Europe, tandis que 80 % des achats de l’UGAP, l’agence d’achat public de l’État, vont vers des entreprises américaines. Il est également notable que 75 % du cloud en Europe est dominé par les géants américains, tels qu’Amazon Web Services, Microsoft et Google. Ce constat force l’exécutif et le Parlement à agir rapidement afin de gagner en indépendance, notamment à travers des initiatives comme la stratégie France 2030 et l’Observatoire de la souveraineté numérique. Cependant, l’action publique pourrait se heurter à des limites sans le soutien financier du secteur privé pour permettre l’échelle de nos entreprises.
Du risque d’emprise à l’exigence de taille critique
Le quasi-monopole des géants américains leur permet de dicter leurs conditions financières, avec des augmentations pouvant atteindre 20 % par an, et jusqu’à 800 % dans certains cas, comme pour VMware, le spécialiste de la virtualisation. Ce facteur pose également des questions sur la continuité des services et la confidentialité des données publiques et économiques. En tant que sociétés américaines, ces entreprises sont soumises à des réglementations extraterritoriales strictes, telles que le Cloud Act et le FISA (Foreign Intelligence Surveillance Act), qui leur permettent de divulguer des données, même lorsque celles-ci sont hébergées en Europe, soulevant ainsi des inquiétudes concernant la souveraineté des données.
Pour faire face à cette vulnérabilité, l’Europe et ses États membres prennent des mesures. La Commission européenne a présenté un plan sur la cybersécurité et l’intelligence artificielle, visant à anticiper les interruptions technologiques et à renforcer les capacités de calcul et de protection du continent. Parallèlement, l’initiative Eurostack, issue d’un partenariat entre la France, l’Allemagne et les Pays-Bas, propose d’investir 300 milliards d’euros sur dix ans pour créer une infrastructure technologique européenne souveraine, des infrastructures jusqu’aux logiciels collaboratifs.
Néanmoins, ces réponses politiques pourraient se révéler insuffisantes si elles ne se traduisent pas par des alternatives industrielles d’envergure. En dehors des défis financiers, les solutions européennes doivent faire face à un obstacle majeur : la parité fonctionnelle. L’écart en termes d’ergonomie, de richesse des écosystèmes et de diversité des services par rapport aux standards américains est en grande partie à l’origine de la réticence des acheteurs. Pour combler ce retard, des investissements continus et massifs en recherche et développement sont nécessaires, allant bien au-delà des phases initiales de financement.
Les initiatives politiques encourageantes établissent des jalons, mais elles doivent être soutenues par un engagement robuste du secteur privé. Jean-Bernard Lafonta souligne cette nécessité : « Sur les technologies souveraines, qu’elles soient françaises ou européennes, nous devons aller au-delà des espoirs et des déclarations politiques. La situation actuelle est celle de la dépendance de nos acteurs économiques. Cela entraîne la capture de plusieurs dizaines de milliards d’euros par des acteurs américains chaque année. Imaginez le potentiel de croissance, de création de valeur et d’emplois si ces fonds étaient dirigés vers des entreprises européennes. »
Ces grands projets publics établissent les bases et financent des infrastructures majeures. Cependant, pour relier ces programmes aux réalités du marché, l’investissement privé est essentiel pour identifier les valeurs locales et assurer leur passage à l’échelle. Pour soutenir ce secteur exigeant, le milieu financier doit ajuster ses méthodes : développer des alternatives souveraines demande des investissements à long terme en R&D, incompatible avec les modèles traditionnels du capital-investissement, où les fonds sont souvent contraints de désinvestir dans des périodes courtes. La capacité à mobiliser un capital permanent offre une opportunité de libérer les entreprises de la pression pour une cession rapide et de réinvestir dans l’innovation technologique sur le long terme. « Avec du capital permanent, nous pouvons choisir de rester plus longtemps dans les entreprises à fort potentiel », déclare l’entrepreneur, soulignant ainsi l’importance de ce soutien pour des entreprises innovantes, telle que Tenexa, qui développe une intelligence artificielle 100 % française, hébergée localement.
Le cap de la commande publique et de la cohérence politique
Pour que le capital privé soit incité à investir dans ces entreprises prometteuses et pour éviter un déplacement massif des investissements vers d’autres pays, notamment les États-Unis, l’État doit jouer un rôle de premier plan en tant que client, en appliquant une véritable préférence pour les solutions européennes dans ses commandes publiques. Des signes d’évolution sont déjà visibles, comme le CNRS qui se détourne de Microsoft pour adopter des solutions numériques souveraines tout en générant des économies, en mettant en place la plateforme d’IA CNRS-Emmy, développée avec Mistral AI, qui est utilisée par plus de 13 000 chercheurs. Dans le secteur privé, des entreprises comme Airbus choisissent de confier une partie de leurs données à l’hébergeur souverain Scaleway, prouvant ainsi que des alternatives européennes existent et ouvrent la voie à un écosystème d’acteurs de taille intermédiaire. Pour ces PME et ETI souveraines, la synergie entre un État dont les actions sont en phase avec les discours et des investisseurs privés engagés sur le long terme constitue un cadre propice à la création d’un écosystème solide pour une évolution réussie.