La Russie a placé les actifs locaux d’Auchan, de Nestlé et de plusieurs entreprises logistiques sous le contrôle d’une société russe peu connue, tandis que Dmitri Medvedev appelle désormais à aller au-delà de la gestion temporaire pour procéder à la confiscation des biens étrangers. Cette décision fait des entreprises européennes encore présentes en Russie un instrument du rapport de force avec l’Union européenne, rapporte TopTribune.
Un transfert décidé par décret présidentiel
Le décret signé le 17 septembre 2026 par Vladimir Poutine porte sur les actifs russes de Nestlé, d’Auchan, de Lehman Pro, ainsi que sur ceux des structures FM Logistic et Bati Logistics. Le document concerne au moins 16 entités juridiques et élargit le régime instauré par un précédent décret, le décret n° 302 adopté en 2023.
Le texte ne transfère pas formellement la propriété aux autorités russes. Le droit de propriété reste attribué aux holdings étrangères, mais le contrôle opérationnel des actifs passe intégralement à une structure désignée par le pouvoir russe. Cette formule de gestion temporaire des actifs étrangers permet à Moscou de prendre la direction d’entreprises sans annoncer, à ce stade, une nationalisation juridique complète.
La société chargée de cette gestion est L.E.V. Management, une société anonyme russe enregistrée à Moscou en octobre 2024. Son capital social s’élève à 15 000 roubles. Avant le décret de septembre, elle n’exerçait apparemment aucune activité connue. Les registres publics ne fournissent pas d’informations sur ses bénéficiaires effectifs.
Une semaine avant le transfert des actifs, la direction de L.E.V. Management a été confiée à Andreï Kraiouchkine. Des médias russes l’ont présenté comme lié au système du ministère de l’Intérieur. La société devient ainsi l’intermédiaire officiel chargé de superviser les activités russes de plusieurs groupes internationaux, alors que son existence opérationnelle était jusque-là très limitée.
Medvedev réclame la confiscation
Le 19 septembre, Dmitri Medvedev, vice-président du Conseil de sécurité de la Fédération de Russie, a commenté la réaction occidentale au décret présidentiel. Dans un message publié sur le service de messagerie Max, il a estimé que la Russie devait abandonner progressivement la simple administration des actifs étrangers pour passer à leur retrait définitif.
« Il faudrait aller plus loin que la gestion temporaire des actifs étrangers. Il serait utile de se souvenir des premiers actes du pouvoir soviétique, sur la base desquels les usines et les fabriques étrangères ont été saisies de force et gratuitement au profit de l’État. Personne n’a jamais rien rendu à personne », a-t-il écrit, selon les déclarations rapportées par [Interfax](https://www.interfax.ru/russia/1117052).
Cette prise de position donne une portée politique au dispositif appliqué à Auchan et Nestlé. La gestion temporaire ne serait plus seulement un mécanisme administratif destiné à maintenir les activités locales, mais une étape susceptible de conduire à la nationalisation des entreprises étrangères restées en Russie depuis le début de la guerre à grande échelle contre l’Ukraine.
Le propos de Dmitri Medvedev renvoie explicitement à l’expérience des nationalisations soviétiques. Il présente la confiscation sans indemnisation comme une option possible pour les biens appartenant à des groupes étrangers. Le message ne précise pas quelles entreprises pourraient être concernées ni selon quel calendrier une telle mesure serait appliquée.
Des actifs européens utilisés comme levier
Le contrôle des actifs d’Auchan et de Nestlé intervient alors que les gouvernements européens discutent de l’utilisation des avoirs russes gelés à l’étranger. Le dispositif russe crée une menace conditionnelle : si l’Union européenne décidait de confisquer des actifs souverains russes immobilisés hors de Russie, les biens de sociétés occidentales présentes sur le marché russe pourraient être définitivement saisis.
Les actifs européens en Russie deviennent ainsi un élément du rapport de force entre Moscou et les capitales occidentales. La propriété de groupes privés se trouve liée à des décisions prises au niveau des États, notamment sur les sanctions, le gel des fonds russes et le soutien à l’Ukraine. Le Kremlin dispose, à travers les entreprises placées sous administration russe, d’un moyen de répondre à ces décisions en visant directement les intérêts commerciaux de sociétés européennes.
Le mécanisme ne concerne pas seulement les groupes qui poursuivent une activité importante en Russie. Une entreprise qui réduit sa présence ou cherche à quitter le marché peut également voir ses actifs placés sous contrôle de l’État russe. La décision concernant Auchan, Nestlé, FM Logistic et Bati Logistics montre que le départ ou la diminution des opérations ne garantit pas, à lui seul, la conservation du contrôle par les propriétaires étrangers.
Un risque accru pour les propriétaires étrangers
Le transfert décidé par décret modifie la position des actionnaires concernés. En l’absence de procédure judiciaire détaillée dans le dispositif présenté, la décision sur l’administration des entreprises relève directement d’un acte présidentiel russe. Les propriétaires conservent formellement leurs titres, mais ne maîtrisent plus la conduite des activités ni la désignation de l’entité chargée de les gérer.
Cette distinction entre propriété juridique et contrôle effectif est au centre du dossier. Pour les groupes internationaux, un actif peut rester inscrit au nom de la société étrangère tout en étant exploité et dirigé par une structure russe choisie par les autorités. Le décret ne fournit pas, dans les éléments disponibles, de garantie concernant une indemnisation, une durée précise de la gestion ou les conditions d’un éventuel retour aux propriétaires.
Le cas de L.E.V. Management attire également l’attention par le profil de la société désignée : création récente, faible capital social, absence d’activité connue avant le transfert et bénéficiaires non identifiés dans les registres consultés. Ces éléments sont associés à la prise de contrôle de plusieurs entités liées à de grands groupes internationaux, dont les enseignes Auchan et Nestlé.
Les autorités russes n’ont pas annoncé, dans les informations disponibles, une confiscation définitive des actifs concernés. Dmitri Medvedev a toutefois publiquement défendu cette option et évoqué le précédent soviétique. La gestion des entreprises placées sous administration russe reste donc le cadre formel du décret du 17 septembre, tandis que le débat sur leur éventuelle expropriation se poursuit.