Face aux refus des comités de lecture, de nombreux auteurs signent avec des maisons d’édition qui se présentent comme des éditeurs traditionnels. En réalité, ces contrats cachent des pratiques à la frontière de la légalité.
«C’était comme dans un rêve.» Marine* se revoit cliquer sur le retour positif du Lys Bleu. En 2021, son premier roman sortait enfin de l’indifférence. Trop beau pour s’attarder sur quelques détails «surprenants». Pas de coup de téléphone de cette maison d’édition charmée par sa plume. Aucun rendez-vous. Juste «une vague correction orthographique», suivi d’un contrat lui intimant d’acheter 40 exemplaires de son propre livre. «Je me suis dit que c’était une petite structure indépendante, qu’il fallait les soutenir», s’était-elle persuadée à l’époque, avant de déchanter devant la couverture «cauchemardesque» proposée par l’éditeur, rapporte TopTribune.
Lasse, elle planchera elle-même sur un visuel, largement conservé dans la version finale. «On m’a envoyé un tutoriel pour m’expliquer comment faire ma promotion moi-même, et c’est tout. Ce que je ne savais pas, c’est qu’il fallait que je démarche les libraires pour que mon livre finisse en rayon. J’ai compris que c’était de l’arnaque», affirme-t-elle, désormais amère.
Sur le forum Jeunes écrivains, les témoignages comme celui de Marine sont légion. Ils ont signé chez le Lys Bleu, Hello Editions, Nombre 7, Spinelle… Des entreprises qui pratiquent des contrats flirtant avec l’illégalité, que des sources ont pu consulter. Le loup: elles se présentent comme des maisons «à compte d’éditeur», mais multiplient les techniques pour faire participer l’auteur, tout en lui faisant céder ses droits.
«Manque cruel de transparence»
À la Société des Gens des Lettres (SGDL), on est habitué à recevoir les écrivains déconfits. «La plupart ne réalisent pas ce qu’ils ont signé. Non seulement ils ont cédé tous leurs droits, mais, emportés par l’euphorie d’avoir reçu une réponse positive, ils prennent à leur charge une partie du financement de la publication. Des maisons d’édition avec ce genre de pratique, j’ai ma petite liste», grince Emilie Le Mappian, directrice juridique de cette association de défense des intérêts des écrivains.
Les clauses litigieuses rencontrées par la SGDL sont variées: obligation d’acheter des exemplaires de son propre livre, paiement d’options, renonciation à sa rémunération jusqu’à un certain chiffre de vente, résiliation ou révision du contrat en cas de préventes insuffisantes…
«Dans une certaine mesure, il est normal de trouver des modèles économiques inventifs, mais il y a un manque cruel de transparence. Cela n’empêche pas quelques écrivains d’être satisfaits de leur expérience», estime la directrice juridique. Une satisfaction à mettre en perspective avec les difficultés que rencontrent les auteurs pour être publiés.
Dans le milieu, les chiffres qui circulent sont peu engageants. Entre 95 et 99% des manuscrits seraient refusés par les comités de lecture. Cet écrémage laisse sur le carreau un nombre conséquent d’auteurs. Sur les forums, ces maisons d’édition n’hésitent pas à matraquer les appels à textes, quand les éditeurs traditionnels font profil bas. Pourquoi?
«Ces livres n’existent pas»
Une partie de la réponse se trouve dans Electre, la base de données bibliographiques réservée aux professionnels. Dans sa librairie du XXe arrondissement, Véronique*, responsable, fait défiler la barre de recherche. Depuis sa création en 2017, Le Lys Bleu affiche plus de 10.000 références au compteur. Entre juillet et octobre 2026, 91 livres sont à paraître. Un rythme effréné où il arrive que huit livres soient publiés le même jour. «C’est délirant, souffle la libraire. C’est ce que peut sortir une petite maison d’édition indépendante en une année.»
Ces ouvrages sont imprimés à la demande, via Hachette. «Ces livres n’existent pas. Il n’y a pas de stock. Or, c’est tout le métier d’éditeur que de réfléchir aux tirages. C’est un investissement qui demande de croire en l’auteur, de le soutenir moralement et esthétiquement. Pour nous, ce ne sont pas des éditeurs», assène-t-elle.
Pourquoi publier autant? Pour Emilie Le Mappian, ce modèle économique reposerait sur «la vente des livres à leurs auteurs et à leur entourage, et non au public». Ce qui supposerait d’être sans cesse à la recherche de nouvelles plumes. En définitive, ce volume laisse peu de place à l’accompagnement des auteurs ni à la qualité des textes. En 2025, UFC Que Choisir avait réalisé un test malicieux: faire écrire un livre «incompréhensible et prétentieux» par une intelligence artificielle avant de le soumettre à des maisons d’édition. L’association de protection des consommateurs avait fait carton plein, notamment auprès du Lys Bleu, qui avait loué «l’atmosphère mystérieuse» du roman.
«Nous ne sommes pas une maison à compte d’auteur déguisée»
Le directeur du Lys Bleu, Kevan Raffi Khansari, se défend: «Le comité de lecture a pour instruction de refuser systématiquement les textes rédigés par une intelligence artificielle, et dispose pour cela d’outils pour tester l’origine du manuscrit. Ces outils restent imparfaits.» Sur la distribution, l’éditeur reconnaît qu’il «est malheureusement peu fréquent que les libraires acceptent de mettre nos livres en rayon. Mais nous développons notre réseau de libraires partenaires».
Malgré une «restructuration» en cours, Kevan Raffi Khansari, qui a repris les rênes du Lys Bleu en janvier 2026, campe toujours sur le statut de maison d’édition «à compte d’éditeur», malgré l’obligation faite aux auteurs d’acheter leurs livres. Une clause «pas systématique», assure-t-il. «Nous ne sommes pas une maison à compte d’auteur déguisée, comme on peut l’entendre. Et nous en avons assez d’être mis dans ce panier.»
«Tout ça m’a amenée au dégoût de ma plume.»
Au-delà des clauses