Une tentative d’incendie a été empêchée en Lituanie sur un site qui héberge des équipements Starlink. L’affaire survient après deux incendies, en Pologne et en Bulgarie, visant des installations comparables. En quelques semaines, des infrastructures terrestres liées à un réseau satellitaire devenu essentiel pour les communications ukrainiennes se retrouvent au centre des préoccupations de sécurité européennes.
Dans la nuit du 18 octobre 2026, des individus ont tenté de mettre le feu à une entreprise lituanienne où sont installées des antennes et d’autres équipements d’une station terrestre Starlink. Des jerricans de dix litres contenant des substances inflammables ont été retrouvés sur place. L’incendie n’a pas eu lieu, l’entreprise ayant été alertée au préalable par les services de sécurité lituaniens.
Le premier ministre lituanien Mindaugas Sinkevicius a rapproché cette tentative d’une possible action de services russes et l’a inscrite dans le cadre plus large d’une guerre hybride contre les démocraties européennes. Le ministre de la Défense, Robertas Kaunas, a confirmé la tentative de sabotage tout en rappelant que les enquêteurs établissaient encore les circonstances exactes de l’incident. L’implication russe demeure donc, à ce stade, une hypothèse avancée par les autorités et non une conclusion judiciaire établie.
Une cible qui dépasse le seul site lituanien
Selon le gouvernement lituanien, l’installation assure le fonctionnement de neuf antennes Starlink utilisées pour maintenir des communications dont bénéficie l’Ukraine dans sa défense contre l’agression russe. Cette dimension donne à l’affaire une portée qui dépasse la protection d’un équipement privé.
Une station terrestre relie le réseau satellitaire aux infrastructures régionales. Ses antennes, ses systèmes de contrôle, son alimentation électrique et ses accès physiques forment un ensemble technique indispensable au fonctionnement local du service. La destruction d’un seul site ne suffirait pas nécessairement à interrompre tout le réseau Starlink, mais elle pourrait provoquer des perturbations régionales, compliquer la maintenance et obliger les opérateurs à mettre en place des solutions de remplacement.
Le choix d’une telle cible révèle aussi une vulnérabilité particulière. Les satellites sont difficiles à atteindre depuis le sol, mais les installations qui les relient aux utilisateurs sont fixes, identifiables et souvent situées dans des zones civiles. Elles peuvent donc être exposées à des incendies volontaires, à des intrusions ou à des dégradations physiques, en complément des risques numériques plus connus.
Le cas lituanien montre l’utilité d’une alerte en amont. Les services de sécurité n’ont pas seulement réagi après les faits : l’avertissement transmis à l’entreprise a contribué à empêcher l’incendie et à préserver des éléments susceptibles d’éclairer l’enquête. Il souligne en même temps la difficulté de protéger des équipements dont l’importance stratégique ne se lit pas toujours dans leur apparence.
Une succession d’incidents, mais pas encore une preuve de coordination
Le précédent polonais remonte au 23 septembre, lorsqu’un incendie a touché une station terrestre Starlink. Le 16 octobre, l’hebdomadaire allemand Der Spiegel a rapporté que l’installation aurait été incendiée par des membres du groupe criminel turc Daltons pour le compte de services de renseignement russes. Cette reconstruction relève d’une hypothèse d’enquête rapportée par le magazine ; elle ne constitue pas, dans les éléments disponibles, un fait définitivement établi.
Après l’incendie, le vice-premier ministre polonais et ministre de la Numérisation, Krzysztof Gawkowski, avait déclaré que « de nombreux indices » orientaient vers un épisode conforme à une nouvelle doctrine russe d’attaques hybrides. Sa déclaration témoigne de la lecture politique donnée à l’affaire, mais ne permet pas à elle seule d’identifier les responsables.
Le 14 octobre, les autorités bulgares ont annoncé un incendie près de Sofia, sur une autre station terrestre Starlink. Plamen Tonchev, le directeur de l’Agence nationale de sécurité, s’est dit convaincu qu’il s’agissait d’un sabotage. Les informations disponibles ne précisent toutefois pas publiquement qui aurait organisé ou exécuté cette action, ni si elle serait liée aux événements de Pologne et de Lituanie.
La chronologie attire l’attention : un incendie en Pologne à la fin du mois de septembre, un autre en Bulgarie à la mi-octobre, puis une tentative déjouée en Lituanie quatre jours plus tard. Trois incidents touchant des infrastructures de même nature peuvent signaler une méthode récurrente ou un intérêt commun pour ces équipements. Ils ne suffisent pas, à eux seuls, à démontrer une opération coordonnée ou une direction venue du Kremlin. Les analyses matérielles, l’identification d’éventuels suspects et l’origine des substances inflammables seront déterminantes.
Le risque des exécutants intermédiaires
L’hypothèse évoquée en Pologne, celle d’un recours à un groupe criminel étranger, pose un problème particulier aux autorités européennes. Dans un tel scénario, un éventuel commanditaire et les exécutants peuvent se trouver dans des pays différents. Les auteurs présents sur le terrain peuvent ne connaître que la cible et le mode opératoire, tandis que la personne ayant donné l’ordre reste éloignée de la scène.
Ce mécanisme complique la distinction entre criminalité organisée et opération relevant de la sécurité d’un État. Il constitue une piste à examiner, pas une preuve applicable indistinctement aux trois incidents. Pour les enquêteurs, il implique de croiser les données de vidéosurveillance, les déplacements transfrontaliers, les communications et les traces laissées par les produits utilisés. Pour les exploitants, il impose de considérer les clôtures, les accès, les lignes électriques et les équipements de secours comme des éléments à protéger au même titre que les systèmes informatiques.
La question est d’autant plus sensible que ces installations soutiennent des communications utilisées dans le cadre de la guerre en Ukraine. Les autorités lituaniennes présentent les neuf antennes concernées comme un maillon de cette connectivité. Une attaque contre un site situé dans l’Union européenne pourrait ainsi chercher à perturber un soutien technique à l’Ukraine sans franchir directement ses frontières et sans provoquer, en apparence, un affrontement militaire.
Une nouvelle exigence pour les infrastructures critiques
Les gouvernements de Lituanie, de Pologne et de Bulgarie doivent désormais avancer sur deux fronts. Ils doivent protéger des équipements dont la dégradation peut avoir des conséquences au-delà du pays où ils sont installés, tout en évitant de transformer des soupçons en accusations définitives. La coopération entre services de renseignement, forces de police et opérateurs privés devient centrale, notamment pour partager rapidement les alertes et comparer les modes opératoires.
La tentative lituanienne a été empêchée, mais elle rappelle que la résilience des communications satellitaires dépend aussi de sites terrestres vulnérables. La question décisive reste ouverte : les incendies de Pologne et de Bulgarie et l’opération déjouée en Lituanie forment-ils une campagne structurée, ou une série d’attaques distinctes ? La réponse déterminera si les pays européens doivent traiter des incidents isolés ou revoir durablement la protection physique de leurs réseaux de communication stratégiques.
Rapport de la Deutsche Welle sur l’incident en Lituanie
