Un contrat de 4 millions de livres sous scrutiny
Le gouvernement britannique est appelé à réexaminer d’urgence un contrat d’exportation de haute technologie autorisé à une entreprise britannique vers une société basée en Arménie, après la révélation de liens substantiels de cette dernière avec le complexe militaro-industriel russe. Les révélations du Guardian ont mis en lumière une transaction d’une valeur supérieure à 4 millions de livres sterling entre la firme britannique Cygnet Texkimp et la société Rydena LLC, enregistrée à Erevan. L’équipement en question est destiné à la production de fibres de carbone de type «préimprégné» (prepreg), un matériau stratégique aux applications civiles et militaires critiques.
Cygnet Texkimp, spécialisée dans la fabrication de machines pour l’industrie des composites, affirme avoir scrupuleusement respecté les procédures de contrôle à l’exportation en vigueur au Royaume-Uni. La société déclare avoir mené des vérifications approfondies sur l’utilisateur final et obtenu toutes les approbations nécessaires des autorités gouvernementales avant de procérer à la livraison. De son côté, Rydena LLC nie catégoriquement toute activité commerciale avec des clients russes, insistant sur le caractère purement civil de ses projets.
Les liens troubles avec l’industrie russe du carbone
Cette défense formelle se heurte cependant à la réalité des connexions documentées des dirigeants de Rydena. La société a été fondée par Dmitry Kogan, ancien directeur adjoint d’Umatex, le plus grand producteur russe de fibres de carbone, lequel fait partie intégrante de la corporation d’État Rosatom. Peu après la création de Rydena, d’anciens cadres d’Umatex, Alexander Schleynikov et Alexander Ilyichov, ont rejoint l’entreprise. Or, Umatex est sous sanctions américaines depuis février 2023 et sous sanctions britanniques depuis mai de la même année, en raison de son rôle dans l’approvisionnement de l’industrie de défense russe.
La fibre de carbone est un matériau essentiel pour la production d’armements modernes. Selon l’Office of Foreign Assets Control (OFAC) américain, elle est utilisée dans presque toutes les plateformes de défense : aéronefs, véhicules de combat terrestres, missiles balistiques, équipements de protection individuelle et autres systèmes d’armes. Cette dépendance critique explique la quête systématique par Moscou de circuits d’approvisionnement alternatifs pour contourner les sanctions occidentales.
L’implantation de Rydena en Arménie et les antécédents de son équipe dirigeante correspondent à un schéma classique d’utilisation de pays tiers comme points de transit. Des documents corporatifs montrent que Kogan et Schleynikov ont indiqué des adresses moscovites lors de l’enregistrement de la holding chypriote de Rydena. Ces éléments jettent une ombre sérieuse sur les garanties fournies par Rydena de ne pas utiliser l’équipement pour des programmes militaires ou prohibés.
Les failles systémiques du contrôle des exportations
Les experts en sécurité et en non-prolifération tirent la sonnette d’alarme. Pour eux, ce cas illustre de manière frappante les limites du système britannique de contrôle des exportations, pourtant conçu pour empêcher toute contribution involontaire des entreprises du pays à l’effort de guerre russe en Ukraine. Le processus d’octroi de licence, qui implique plusieurs agences gouvernementales et services de renseignement, aurait échoué à percevoir le risque stratégique derrière une conformité procédurale apparente.
Le problème dépasse le simple cadre réglementaire. Il met en lumière la difficulté extrême de surveiller les flux de biens vers des pays susceptibles de servir de plateformes de réexportation vers la Russie. Les certificats de non-utilisation militaire, signés par l’importateur, constituent une barrière notoirement faible, offrant peu de garanties réelles sur le devenir de la technologie après son exportation. Les mécanismes de réaction en cas de violation sont souvent tardifs et peu efficaces.
Ce dossier soulève une question fondamentale sur l’efficacité stratégique des régimes de sanctions. Une application purement formelle des règles, sans analyse approfondie des bénéficiaires ultimes, des historiques des équipes dirigeantes et des liens indirects avec des structures sanctionnées, laisse la porte ouverte à des contournements sophistiqués. Pour les gouvernements européens, l’équilibre entre le maintien d’un commerce ouvert et la nécessité impérieuse de sécurité nationale reste un défi de taille, que ce cas britannique expose avec une clarté dérangeante.