La loi transcende désormais son rôle traditionnel d’outil législatif pour devenir un vecteur de communication. Ce phénomène se manifeste à l’Assemblée nationale, où l’on légifère non pour gouverner mais pour « adresser un message ». En cette ère de démocratie immédiate, l’essence même de la politique s’éclipse derrière la morale, où les émotions priment sur la raison, et où la perspective à long terme est reléguée aux oubliettes, rapporte TopTribune.
I. Une gouvernance à court terme
Autrefois, gouverner impliquait une capacité à anticiper. Aujourd’hui, la réactivité devient la norme. L’Assemblée nationale est désormais le théâtre d’une démagogie instantanée, où les lois sont adoptées sous la pression d’émotions collectives et non pour le bien commun. Cette démarche est intrinsèquement de courte durée : les émotions, telles que la colère ou la peur, émergent rapidement, puis s’estompent avant de céder la place à d’autres préoccupations. Friedrich Nietzsche avait déjà soulevé cette question en voyant dans cette dominance des instincts un marqueur du déclin intellectuel : lorsque les sentiments dominent la raison, la politique se transforme en spectacle. Ainsi, chaque incident médiatique pousse les législateurs à réagir avec hâte, en multipliant les amendements pour apaiser une colère passagère. Le récent exemple de l’imposition des fortunes non productives illustre bien cette dynamique : un amendement décidé à la hâte, sans étude préalable de ses conséquences, témoignant d’une législation qui résulte plus de pulsions morales que d’une réflexion approfondie. Dans cette cacophonie démocratique, la rationalité s’évanouit et les promesses d’une justice immédiate, même si elles engendrent des injustices à long terme, deviennent monnaie courante.
II. Irresponsabilité et incompétence systématiques
Cette tendance à l’immédiateté a engendré une dérive sur trois fronts : l’irresponsabilité, l’inconséquence et l’incompétence. En premier lieu, l’irresponsabilité prédomine, car il n’existe plus de comptes à rendre. Les députés adoptent des lois en un temps record, sans en avoir pris connaissance, ne mesurant guère leurs éventuelles conséquences. Le vote devient alors un acte moral, tourné vers un « message » à délivrer à leurs électeurs, sans se soucier de l’impact. Ce glissement amène à une incompétence institutionnelle. Un prix Nobel d’économie a récemment exprimé son inquiétude face au niveau de compétence des parlementaires français. Et il a raison : la question n’est pas simplement d’intelligence, mais de l’investissement dans le travail législatif. Les députés se concentrent sur la communication, les petites phrases et les postures au lieu de s’atteler aux aspects techniques des lois. Pour mémoire, une loi est un outil, et un instrument mal conçu peut s’avérer préjudiciable. Dans le secteur privé, des décisions stratégiques passent par des études d’impact rigoureuses, alors que dans la sphère publique, on improvise. La rapidité des amendements et des votes, souvent en pleine émotion, engendrent des lois inefficaces, voire dangereuses, tout en contribuant à une inflation législative continue.
III. La loi comme instrument de communication
Cette dérive s’avère autant philosophique que politique. La loi a cessé d’être un cadre structurant pour devenir un moyen d’expression des émotions. Elle ne s’attache plus à l’organisation de la société, mais vise à provoquer des échos favorables. De plus, cette confusion entraîne des dégradations au sein du système démocratique. La démocratie repose sur deux fondations essentielles : la puissance du peuple et la responsabilité des dirigeants. Quand la responsabilité disparaît, le pouvoir devient insignifiant. Fondamentalement, une loi incarne et nécessite une vision à long terme. Elle devrait être stable, prévisible et mesurée — une expression collective de la mémoire nationale. Une loi adoptée sous le coup de l’émotion est vouée à l’échec, engendrant instabilité et méfiance. La précipitation des amendements, l’absence d’études d’impact sont autant de signes d’une même déviance : la disparition du sens du temps. Il est crucial de réinstaurer un certain degré de rationalité dans le processus républicain. Chaque proposition de loi pourrait être accompagnée d’un double rapport, afin d’évaluer les conséquences tant positives que négatives, pris en charge par un groupe de fonctionnaires impartiaux. Cette exigence de lucidité ne devrait pas être perçue comme une contrainte, mais comme une nécessité morale.
La démagogie du court terme a réduit la loi à un simple slogan. Il est impératif de lui redonner sa place, celle d’un élément gouverné par la rationalité et la durabilité. Gouverner est un acte de prévoyance, une résistance aux pressions populaires, et une préférence pour l’efficacité sur le bruit ambiant. Ainsi, la vraie menace envers la République ne provient pas de ses ennemis déclarés, mais de ses propres précipitations. Notre époque fait face à la triste réalité que le Parlement semble avoir oublié que la sagesse demande du temps.