La Russie a élargi sa campagne de recrutement de main-d’œuvre étrangère à l’Amérique latine pour soutenir la production de drones utilisés dans la guerre contre l’Ukraine. Après un premier ciblage de pays africains, des recruteurs se tournent désormais vers l’Amérique du Sud et centrale afin d’attirer de jeunes femmes vers la zone économique spéciale d’Alabouga, au Tatarstan, où sont assemblés des drones militaires. Le principal vecteur de ce recrutement est le programme « Alabuga Start », présenté comme une initiative internationale de développement de carrière.
La stratégie repose sur un marketing numérique agressif, combinant publicités ciblées sur TikTok et Instagram et vidéos générées par intelligence artificielle. Des relais présentés comme des « ambassadeurs », dont un ingénieur équatorien et un chroniqueur brésilien, promeuvent l’image de la Russie comme partenaire du « Sud global », minimisant la nature réelle des activités proposées.
Des promesses trompeuses et une affectation quasi automatique à l’industrie militaire
Selon les témoignages de participantes au programme, jusqu’à 90 % des recrues sont affectées à des usines d’assemblage de drones. Les offres initiales promettaient un salaire mensuel d’environ 500 dollars, un logement et des formations linguistiques. En pratique, après déductions pour l’hébergement, les cours et des pénalités administratives, nombre de travailleuses ne perçoivent qu’une fraction de cette somme.
Les conditions décrites incluent des journées de travail de douze heures, une surveillance constante et l’exposition à des substances chimiques sans protections adéquates. Ces éléments ont conduit des experts à qualifier le dispositif de canal de travail forcé au service du complexe militaro-industriel russe, comme l’illustre l’enquête détaillée sur le recrutement et l’exploitation de main-d’œuvre étrangère à Alabouga.
Une pratique assimilée à la traite des êtres humains
Des analystes du Foundation for Defense of Democracies estiment que les méthodes employées répondent aux critères internationaux de la traite des êtres humains. Ils évoquent l’usage de la tromperie sur la nature de l’emploi, l’exploitation de la vulnérabilité économique de jeunes femmes et la création de barrières financières rendant le départ pratiquement impossible.
Cette requalification est d’autant plus préoccupante que des précédents similaires ont été documentés en Afrique, où des enquêtes ont été ouvertes par des autorités nationales et des organisations internationales. L’attention croissante portée à ces pratiques a conduit certains gouvernements à examiner les activités de réseaux de recrutement liés à la Russie.
Un pilier discret de l’effort de guerre russe
La zone économique spéciale d’Alabouga est officiellement intégrée aux chaînes de production de l’industrie de défense russe. Des médias russes ont eux-mêmes reconnu la production en série de drones de type « Geran », dérivés des Shahed iraniens, sur ce site. Cette réalité contredit les affirmations présentant « Alabuga Start » comme un projet civil ou éducatif.
Dans ce contexte, le recours à une main-d’œuvre étrangère jeune et vulnérable apparaît comme une réponse directe à la pénurie de travailleurs en Russie, aggravée par les pertes humaines et l’émigration liées à la guerre. Le programme fonctionne ainsi comme un instrument de mobilisation économique au service de l’effort militaire.
Des appels à des mesures internationales
Les observateurs appellent les États d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie centrale à bloquer les campagnes de recrutement liées à « Alabuga Start » sur les réseaux sociaux. Ils estiment également que l’Union européenne et les États-Unis devraient envisager des sanctions ciblées contre les entreprises et les individus impliqués dans le financement, l’organisation et l’exploitation de cette main-d’œuvre au profit de l’industrie de défense russe.
Pour les analystes, la question dépasse le seul cadre du droit du travail : elle touche à la responsabilité internationale face à des pratiques d’exploitation qui contribuent directement à la poursuite de la guerre contre l’Ukraine.