Avec son nouveau film, la cinéaste floridienne poursuit sa critique des codes dominants de la fiction hollywoodienne, entre humour, révolte et mélancolie. Entretien avec une figure de proue du cinéma indépendant américain.
Le 4 février 2026, le film The Mastermind, réalisé par Kelly Reichardt, sera projeté en salles. Ce neuvième long-métrage dépeint les mésaventures d’un homme, incarné par Josh O’Connor, qui devient voleur de tableaux dans l’Amérique des années 1970, rapporte TopTribune.
The Mastermind non seulement élève Reichardt au rang de cinéaste incontournable du cinéma contemporain, mais démontre également son approche unique et inventive de la mise en scène. Dans son entretien, elle dévoile les partis pris et les conditions sous-jacentes de sa création cinématographique.
Slate.fr: Avec ce film, vous aviez envie de jouer avec les genres cinématographiques?
Kelly Reichardt: Absolument, je voulais m’éloigner du cadre classique d’un film de casse pour explorer d’autres dimensions, comme je l’avais fait dans La Dernière Piste (2010). L’idée était que le protagoniste aurait un plan défaillant, le forçant à improviser et à évoluer vers un autre genre, comme le road movie. C’était la première fois depuis longtemps que j’écrivais seule le scénario, ce qui a été très enthousiasmant.
À quel point le scénario est-il détaillé?
Il est très précis, tant dans le script que dans les documents préparatoires concernant les décors et les costumes. Avec un budget réduit, il est vital d’anticiper pour bénéficier de la plus grande liberté sur le plateau. Les dialogues sont complètement écrits, mais je n’hésite pas à les adapter en cours de tournage si cela sert le récit.
Grâce au livre que vous a consacré Judith Revault d’Allonnes, quel type d’images avez-vous réuni pour ce film?
J’ai rassemblé divers éléments visuels, notamment des références du chef opérateur Robby Müller, connu pour ses collaborations avec Wim Wenders. J’ai trouvé inspiration dans ses œuvres, en particulier L’Ami américain (1977), pour sa palette de couleurs éteintes représentant les années 1970.
En travaillant avec le chef opérateur Chris Blauvelt, nous avons cherché à recréer ces atmosphères, intégrant costumes, mobilier et contextes environnementaux.
Avec des exceptions, vous présentez une dominante automnale dans vos films…
C’est une question pratique, car j’enseigne au printemps, permettant ainsi de filmer pendant l’automne. J’apprécie également la richesse des couleurs automnales, qui convenaient particulièrement à ce film.
Comment concevez-vous le film sur le plan rythmique?
Chaque scène, même sans apport narratif évident, est réfléchie. Chaque détail contribue à enrichir l’œuvre. Par exemple, Robert O’Connor a fabriqué une caisse dans le film, ce qui ajoute une dimension significative à son personnage, me permettant d’explorer une autre relation avec le temps et le rythme.
«Je n’ai jamais voulu avoir des sommes astronomiques. Il y a une cohérence nécessaire entre la manière dont je filme, le fait que cela concerne des personnes marginalisées et l’argent dont dispose le film.»
Comment se passe la production?
Ma société, Filmscience, a été créée pour produire mes films. Elle a été fondée à Portland, où je vis, ce qui renforce notre collaboration. Dès que j’ai un premier draft de scénario, je le partage avec eux pour leurs retours critiques.
Souffrez-vous réellement d’avoir des budgets modestes?
Je n’ai jamais eu de visée pour de gros budgets. La cohérence entre les thèmes abordés et les ressources est essentielle. Toutefois, les contraintes budgétaires imposées par des entités corporatives peuvent limiter la réalisation de certaines idées.
Comment avez-vous choisi Josh O’Connor?
Je l’avais observé dans d’autres productions, notamment dans The Crown, avant même d’avoir vu La Chimère. Je lui ai présenté le scénario et sa réponse a été immédiate. Quelque part, il y a effectivement des similitudes entre nos récits, mais chaque film reste une exploration unique.
Pour The Mastermind, aviez-vous défini des principes de réalisation?
La simplicité est au cœur de ma démarche. Les mouvements de caméra doivent servir l’histoire sans distractions. Je préfère rester fidèle aux limitations de mes personnages pour amplifier leur vérité.
Les rares mouvements circulaires du film viennent d’un souhait d’intégrer l’extérieur dans la narration, notamment des événements historiques de l’époque.
Ce processus est souvent nourri d’improvisations adviendraient lors des pauses déjeuner sur le tournage.
Vous êtes vous-même la monteuse de vos films. Cela modifie-t-il votre approche?
Absolument, car je filme de nombreux éléments qui enrichissent l’œuvre. Observer la ville, ses habitants et leur environnement est crucial, mais cela implique également de faire des choix rigoureux lors du montage.
«Je me réjouis d’habiter dans une ville où la résistance à ce que fait Donald Trump est particulièrement active et décidée.»
Vos projets visent-ils à réagir à la situation politique actuelle?
Oui, il est crucial d’explorer les racines des problèmes actuels aux États-Unis. Avec Jon Raymond, nous cherchons à interroger le passé, afin de comprendre les évènements conduisant aux tensions contemporaines.