En Espagne, des millions de tonnes de fruits et légumes non commercialisables pourrissent chaque année

En Espagne, des millions de tonnes de fruits et légumes non commercialisables pourrissent chaque année

07.04.2026 13:16
3 min de lecture

En Espagne, l’un des pays les plus touchés par le stress hydrique en Europe, des récoltes parfaitement consommables pourrissent chaque année au soleil. Cette situation a été étudiée par un groupe de chercheurs comprenant Jaime Martinez Valderrama, Emilio Guirado, Fernando Tomas Maestre Gil, Javier Marti Talavera, Jorge Olcina Cantos et Juanma Cintas, rapporte TopTribune.

L’Espagne se caractérise par un climat éminemment aride, avec un fort manque d’humidité des sols. Actuellement, 67 % du territoire affiche un indice d’aridité, mesuré par le rapport entre les précipitations et l’évapotranspiration des plantes, inférieur à 0,65. Cela signifie que ces terres sont considérées comme sèches ou arides. Dans ce contexte, la demande en ressources hydriques a explosé au cours des cinquante dernières années.

Cette pression accrue est l’une des principales raisons de la pénurie d’eau, originant de nombreux conflits liés à cette ressource précieuse. L’Espagne se classe parmi les pays ayant le plus fort stress hydrique, occupant la 29e place sur 164 pays évalués. Cependant, cette pénurie n’est plus seulement d’ordre naturel, elle résulte d’un écart entre l’offre d’eau douce disponible et la demande grandissante, aggravé par des lacunes dans le cadre institutionnel, les infrastructures de distribution et des facteurs humains.

Les infrastructures en place, visant à capter, stocker et distribuer l’eau, ainsi que la modernisation des systèmes d’irrigation, illustrent l’approche espagnole consistant à ne pas gaspiller une seule goutte. Les épisodes de pluie intense mettent en évidence ce manque de réservoirs adaptés pour stocker les précieuses ressources hydriques.

Des milliers de tonnes sans débouchés commerciaux

Le contraste est frappant entre cette économie de l’eau et les champs tapissés de fruits et légumes pourrissant au soleil. Les faibles prix de vente observés pour les producteurs à certaines périodes de l’année conduisent à des choix difficiles : investir davantage dans la récolte ou abandonner des productions. Ainsi, malgré les efforts considérables en irrigation, fertilisation et entretien, des tonnes de produits n’accèdent même pas aux circuits commerciaux.

Entre 2018 et 2024, le gaspillage a été estimé à 483.624 tonnes, soit une empreinte hydrique de près de 36 millions de mètres cubes par an et une empreinte carbone de 36.694 tonnes équivalent CO2 par an. Une partie de ces rebuts n’est pas gaspillée dans son intégralité : 32,9 % sont destinés à l’alimentation animale, 55,4 % à des banques alimentaires, et 11,7 % sont détruits.

Tomates, oranges et kakis

Les tomates constituent la culture avec le plus grand volume de rebuts, suivies par les oranges et les kakis. En termes d’empreinte hydrique, les prunes se distinguent avec un impact annuel de 3,759 millions de m³. Les kakis et les oranges suivent cette tendance. Au niveau des émissions de carbone, les tomates génèrent 3.100 tonnes de CO₂ par an, suivies par le melon et la nectarine.

Régionalement, la Murcie enregistre la plus grande quantité de déchets, avec 20,2 kilotonnes par an, totalisant 141,4 kilotonnes sur la période étudiée. L’Andalousie et la Communauté valencienne suivent, avec des volumes de déchets respectifs de 17,9 et 16,7 kilotonnes par an.

En matière d’empreinte hydrique, la Communauté valencienne souffre du plus grand gaspillage avec 8,78 hm³ annulés par an, totalisant 61,5 hm³ durant l’ensemble de l’étude.

Produire à grande échelle pour réduire les coûts

Les prix très bas expliquent que des récoltes peuvent être abandonnées dans les champs, souvent en raison de la logique économique qui pousse à réduire les coûts de production. Pour rester compétitifs, les producteurs adoptent des modèles de production à grande échelle, engendrant des conséquences sociales et environnementales significatives.

Cette stratégie vise à augmenter les volumes afin de baisser les coûts unitaires, en réduisant les dépenses dans divers domaines, notamment la main-d’œuvre, et en contournant des obligations environnementales, afin d’équilibrer les investissements en technologie et infrastructures nécessaires pour maximiser les rendements.

Ce modèle culmine dans une dynamique de surproduction, de baisse des prix et d’endettement qui piège les agriculteurs dans un système inéquitable, favorisant la concentration de la production. Les externalités négatives générées par ce modèle sont supportées par toute la société, comme en témoigne la nécessité croissante de dessalement des eaux après une surexploitation des ressources souterraines.

La partie émergée de l’iceberg

Les données du Fonds espagnol agricole de garantie (FEGA) ne couvrent que les volumes ouvrant droit à des subventions (jusqu’à 5 % de la récolte), négligeant ainsi une grande partie du gaspillage réel. En mars 2024, la presse a relayé des informations sur le rejet de 300.000 tonnes de citrons, soit 30 % de la récolte dans la province d’Alicante, alors que seules 132 tonnes avaient été comptabilisées par le FEGA.

La différence entre ces chiffres souligne l’ampleur réelle du gaspillage, révélant une crise alimentaire inacceptable à une époque de pénurie croissante. Alors que des citrons pourrissent sur le sol, une discussion a eu lieu concernant l’acheminement d’eau par bateau jusqu’à Barcelone, créant une tension sur la sécurité hydrique du pays. Les mécanismes du marché et une soi-disant efficacité économique continuent de favoriser un gaspillage d’eau colossal.

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