
Dans un contexte mondial caractérisé par des tensions croissantes entre puissances, les entreprises sont contraintes de prendre la géopolitique en considération dans leurs décisions stratégiques. Les auteurs Cyrille Bret, Laurent Célérier et Florent Parmentier, dans Chief Geopolitical Officer – Agir en entrepreneur, penser en géopoliticien, soutiennent que cette dernière est devenue une dimension essentielle à intégrer dans le fonctionnement des entreprises, rapporte TopTribune.
L’évolution de la relation entre géopolitique et entreprise
La géopolitique s’est insérée dans le quotidien des entreprises avec l’accélération de la mondialisation des années 2000, marquée par la libéralisation des marchés et la réduction des barrières douanières. À mesure que les entreprises ont élargi leurs réseaux de partenaires étrangers, l’aspect économique a pris le pas sur les considérations politiques. Ce n’est que lorsque les États ont commencé à cibler les entreprises pour soutenir leur stratégie de puissance que la conscience géopolitique s’est concrétisée dans le secteur privé. L’un des déclics majeurs dans cette prise de conscience a été la réaction rapide des États-Unis et de l’Union européenne contre la Russie suite à l’annexion de la Crimée en 2014, lorsque les marchés ont été sacrifiés au nom de la politique étrangère.
Il peut sembler que la géopolitique a toujours eu une influence sur les entreprises, comme en témoigne l’impact des Compagnies des Indes sur le colonialisme. Cependant, aujourd’hui, toutes les entreprises, qu’elles soient dans le secteur de l’énergie, des services ou des technologies, doivent faire face aux exigences géopolitiques, ce qui n’était pas le cas auparavant.
Face à cette réalité, les entreprises disposent de plusieurs options : elles peuvent ignorer ces défis, ou bien embrasser des outils et stratégies qui leur permettront de naviguer dans cette nouvelle dynamique géopolitique.
L’arsenalisation de l’économie : thèmes et enjeux
Le terme d’« arsenalisation » est devenu courant dans le cadre des discussions géoéconomiques. Il désigne l’usage des outils civils pour des fins politiques, militaires ou diplomatiques. Dans une époque où la guerre économique n’est plus une exception mais une norme, les États utilisent des stratégies économiques pour renforcer leur position sur la scène mondiale. Par exemple, l’Union européenne emploie des sanctions et des embargos pour modifier le comportement de nations comme la Russie, tandis que des pays tels que la Chine exploitent leurs investissements à l’étranger afin d’influencer des gouvernements.
Ainsi, chaque aspect de l’opération des entreprises peut potentiellement être utilisé pour servir des objectifs géopolitiques, faisant de toutes les entités économiques de potentielles cibles ou alliées dans cette lutte d’influence.
La difficulté de maintenir une neutralité géopolitique
L’idée de neutralité géopolitique s’avère de plus en plus illusoire. Des grandes entreprises comme Unilever ou Total en Afrique et en Asie sont poussées à faire des choix qui s’alignent sur les politiques des gouvernements où elles opèrent. Les entreprises internationales doivent accueillir une diplomatie d’entreprise et ajuster leur stratégie d’opération en fonction des relations internationales et des pressions politiques. Cela est particulièrement vrai pour les entreprises aussi petites que critiques, qui peuvent simplement être dans la ligne de mire de rivaux géopolitiques.
La lassitude face à la neutralité politique conduit à des choix difficiles, rendant les entreprises vulnérables. Elles doivent naviguer entre la nécessité de préserver leur image et celle d’agir dans leur intérêt propre tout en prenant en compte le climat politique mondial.
L’influence des entreprises : des acteurs à part entière
Certaines entreprises, comme Palantir, SpaceX et TSMC, ont acquis une envergure qui leur confère une influence quasi-étatique dans certains domaines, leur permettant d’imposer leur volonté sur des enjeux politiques. Leurs capitalisations boursières, proches de celle de certains États, leur confèrent un pouvoir non négligeable. Cependant, leur influence reste limitée à des secteurs spécifiques, contrairement aux États qui opèrent à une échelle plus vaste.
Les entreprises, si puissantes soient-elles, doivent donc être conscientes des limites à leur influence et de la façon dont leur poids économique peut être exploité dans des relations tendues avec les États.
Une posture à adopter face aux défis géopolitiques
Les entreprises françaises, bien qu’armées pour faire face à des crises économiques, peinent souvent dans l’art de la gestion de la communication en période de turbulence. Leur approche prudente les incite à rester discrètes, alors même qu’une communication proactive est essentielle dans un contexte de crise.
Influence économique et stratégie de puissance
Lorsqu’une entreprise cherche à modeler son environnement international, des stratégies de lobbying se mettent en place, naviguant entre l’influence économique légitime et des visées de pouvoir. L’exemple d’une entreprise de charbon contactant les régulateurs pour promouvoir ses intérêts souligne cette interaction délicate.
Finalement, la différence entre une entreprise proactive et un État se situe dans l’objectif : l’entreprise vise une position de marché, alors que l’État recherche la domination.
Le rôle du Chief Geopolitical Officer
Le Chief Geopolitical Officer (CGO) intègre une dimension d’intelligence économique classique tout en élargissant son champ d’action. Son rôle ne se limite pas aux risques concurrents mais s’étend à une analyse des stratégies gouvernementales et sectorielles, tout en conseillant la direction sur les dimensions cruciales de leur environnement.
La loyauté du CGO : intérêts privés contre intérêts publics
La première obligation du CGO est envers son entreprise, car la protection de l’entreprise est essentielle dans un climat international souvent turbulent. Les responsables publics, de leur côté, s’occupent des intérêts collectifs. La divergence d’intérêts entre ces deux sphères constitue un terrain complexe où chaque partie doit naviguer prudemment, particulièrement lorsqu’il s’agit de décisions affectant des secteurs clés.
Sécurité économique versus optimisation
À l’heure actuelle, la notion de souveraineté économique impose aux entreprises de considérer des coûts supplémentaires liés à la sécurité éconologique, dépassant les attentes d’optimisation qui prévalaient jusqu’aujourd’hui. Les entreprises doivent réévaluer leurs stratégies pour inclure des mesures qui favorisent la stabilité à long terme, balançant ainsi commodité et sécurité.
Vulnérabilités géopolitiques sous-estimées par les entreprises européennes
Les entreprises européennes doivent également prendre conscience de leur vulnérabilité face au vol de données et à l’espionnage industriel. La fonction du CGO, en identifiant les menaces et en renforçant les compétences critiques, devient donc indispensable pour naviguer dans ces défis contemporains.