Le 27 mai 1990, le porte-conteneurs Hansa Carrier, en route de la Corée vers les États-Unis, rencontre une tempête violente au sud de la péninsule d’Alaska. Sous la force des vagues, 21 conteneurs de 40 pieds sont précipités par-dessus bord, rapporte TopTribune.
Selon des sources, dont Le Tribunal du Net, cinq de ces conteneurs étaient chargés de baskets Nike. En tout, 61 000 paires de chaussures sont alors libérées dans les eaux du Pacifique Nord. Ce naufrage, bien que courant pour l’armateur, va se révéler être une opportunité inattendue pour la recherche océanographique.
Ce qui distingue cet incident d’un simple accident maritime, c’est la traçabilité des marchandises. Chaque paire de baskets était marquée d’un numéro de série unique, permettant de les identifier sans risque de confusion avec d’autres objets perdus. Ces chaussures se transforment ainsi en véritables balises flottantes, témoignant du naufrage survenu.
Curtis Ebbesmeyer, un océanographe de Seattle, a saisi cette occasion pour approfondir ses recherches. Déjà investi dans l’analyse des courants marins à l’aide de bouées, son intérêt grandit avec la découverte des chaussures échouées. Il met en place un réseau de promeneurs, appelés beachcombers, chargés de signaler tout objet retrouvé sur les plages.
Une évolution des chaussures le long de la côte
Environ six mois après l’incident, soit à l’approche de Thanksgiving 1990, les premières 200 paires de baskets atteignent la côte nord de l’État de Washington. Par la suite, cette flottille semble suivre un parcours incertain : elles remontent d’abord vers le nord, pour ensuite être repoussées vers le sud, au large de l’Oregon, entre avril et mai 1991.
Ce changement de direction résulte d’une modification du régime des vents. À la fin mars 1991, les vents dominants du sud en hiver laissent place à des vents du nord caractéristiques de l’été sur la côte nord-ouest du Pacifique, renversant ainsi la dérive des objets.
En étudiant les signalements de son réseau, Ebbesmeyer fait une constatation inattendue : les chaussures gauches et droites ne dérivent pas de la même manière. En raison de leur conception, leur flottement et la prise au vent diffèrent, entraînant des trajectoires diverses dans l’eau. Pour modéliser ces dérives, il utilise OSCURS, un simulateur conçu par l’océanographe Jim Ingraham.
L’incident, connu sous le nom de « Great Shoe Spill of 1990 », est désormais reconnu comme l’un des événements ayant le plus contribué à l’avancement de la compréhension des courants océaniques. La carte des trajectoires de ces dérives est aujourd’hui un outil de référence dans l’étude des déplacements des déchets marins à travers les océans.
Ebbesmeyer a appliqué cette méthode à d’autres occasions. Il a notamment suivi la dérive de 34 000 gants de hockey tombés du navire Hyundai Seattle en 1994. En 1992, il s’était déjà fait connaître grâce à une étude similaire sur des canards en plastique, perdus en mer, dont certaines unités étaient encore retrouvées sur les plages plus de dix ans après l’incident.
