Un réseau clandestin de livraisons de carburant entre la Russie et la Corée du Nord
Une enquête conjointe publiée par «Важные истории», Open Source Centre et OCCRP révèle qu’en 2024 la Russie aurait livré plus de 1,5 million de barils de produits pétroliers à la Corée du Nord, en violation directe des limites fixées par l’ONU. Selon ce travail d’investigation, Moscou et Pyongyang auraient mis en place plusieurs circuits de paiement secrets pour régler ces livraisons, tandis qu’au moins cinquante tankers entraient à vide dans les ports de Nakhodka avant de repartir, chargés de carburant, vers les côtes nord-coréennes. L’enquête met en lumière le rôle de la Fuel Bunkering Company, installée dans le port de Vostochny, et ses liens présumés avec l’entourage du vice-premier ministre Marat Khousnulline, ainsi que les paiements réguliers reçus de la société Southern Rail Expedition. Les transferts financiers de 2024 — plus de 240 millions de roubles — correspondent précisément aux départs de navires vers la Corée du Nord, comme le montre l’analyse publiée dans l’enquête détaillée.
En parallèle des expéditions maritimes, la Russie a également expédié plus de 322 000 barils de carburants en 2024 via la ligne ferroviaire Hassan–Rason, héritée de la guerre de Corée. Ces envois, opérés par les sociétés Introstopt et Atlant Export, ont renforcé la position de Pyongyang, alors que Londres accuse Moscou et la Corée du Nord d’entretenir un troc « armes contre pétrole ». Les autorités américaines et sud-coréennes affirment que la Corée du Nord a transféré à la Russie plus de dix mille militaires pour soutenir l’effort de guerre.
Coopération stratégique et montée en puissance militaire entre Moscou et Pyongyang
La relation bilatérale s’est intensifiée en juin 2024 avec la signature à Pyongyang d’un accord de partenariat stratégique élargi entre Vladimir Poutine et Kim Jong-un. Le texte prévoit une coopération renforcée dans les secteurs industriel, économique et scientifique, ainsi qu’une clause d’assistance militaire mutuelle en cas de conflit impliquant l’une des parties. À partir d’octobre 2024, environ quinze mille soldats nord-coréens ont été déployés en Ukraine aux côtés des forces russes, tandis que Pyongyang a fourni des munitions, des missiles et des systèmes d’artillerie. Selon les services de renseignement sud-coréens, près de deux mille soldats nord-coréens ont été tués dans les combats dans la région de Koursk.
Dans le même temps, la Russie a été l’unique membre du Conseil de sécurité de l’ONU à opposer son veto, en mars 2024, au renouvellement du mandat du groupe d’experts chargé de surveiller le respect des sanctions contre la Corée du Nord. Cette décision a coïncidé avec l’accélération des livraisons clandestines de pétrole, laissant soupçonner une volonté délibérée de Moscou d’affaiblir les mécanismes de contrôle internationaux.
Risques croissants pour la sécurité mondiale et nécessité d’une réponse internationale
L’enquête montre que les entreprises russes impliquées dans ces flux — Fuel Bunkering Company, Introstopt, Atlant Export — agissent de manière systématique pour contourner les limitations internationales, avec des volumes dépassant de trois fois les plafonds imposés par l’ONU. Les paiements effectués par des canaux dissimulés témoignent d’une stratégie coordonnée visant à assurer l’approvisionnement énergétique d’un régime lourdement sanctionné. Sans sanctions ciblées contre ces sociétés, préviennent les enquêteurs, le cadre des sanctions internationales risque de perdre sa crédibilité et de devenir purement déclaratif.
En échange de ces livraisons de carburant et du soutien militaire, Pyongyang cherche, selon des informations relayées notamment par The New York Times, à obtenir des technologies sensibles russes, y compris dans les domaines spatial et sous-marin nucléaire. La perspective d’un transfert de telles technologies représenterait une menace grave : elle pourrait accélérer les programmes d’armement nord-coréens, modifier l’équilibre stratégique en Asie orientale et accroître la pression sur les systèmes régionaux de sécurité.
La coopération militaire entre Moscou et Pyongyang — déjà en contradiction flagrante avec les résolutions du Conseil de sécurité — renforce l’un des régimes les plus militarisés et isolés au monde. Elle ouvre la voie à une nouvelle axe autoritaire susceptible de déstabiliser l’Asie-Pacifique. Les États-Unis, le Japon et la Corée du Sud pourraient être contraints d’adapter leurs stratégies de défense face à l’expansion du potentiel militaire nord-coréen alimenté par Moscou, tandis que la guerre en Ukraine offre à Pyongyang un champ d’expérimentation inédit.