Nelly et Valeo, c’est une longue histoire, avec des bons comme des mauvais souvenirs. Cette femme de 52 ans, entrée dans l’usine de La Suze-sur-Sarthe (Sarthe) en 1997, y a rencontré son mari, avec qui elle a eu deux enfants, et y a noué des amitiés. Elle a aussi connu les grandes années de l’équipementier automobile spécialisé dans la fabrication de systèmes thermiques, qui employait « 2 000 personnes en 2000 » et tournait à plein régime. Mais les vingt-huit années à l’usine et les cadences élevées l’ont aussi « bousillée » : elle est désormais en invalidité et travaille à mi-temps.
Alors, quand elle a appris fin novembre que le groupe Valeo allait fermer son usine située au sud du Mans et supprimer ses quelque 300 emplois, Nelly a bondi. Elle a ressenti de la colère, du dégoût, et la peur de l’après. « On a bossé toute notre vie là, ils nous prennent pour des guignols, peste-t-elle. J’ai 52 ans, il me reste au moins 12 ans à travailler, mais qu’est-ce que je vais retrouver avec mon statut de travailleuse handicapée ? »
« Beaucoup n’ont connu que Valeo »
Le géant Valeo, qui emploie plus de 100 000 personnes dans une trentaine de pays, justifie cette fermeture par un « ralentissement [du marché automobile] européen et français en particulier » ainsi que par la difficile transition vers l’électrique. Son plan d’économies en France concerne au total huit sites et près de 1 000 postes. Comme le groupe français, plusieurs mastodontes de l’automobile souffrent des difficultés du secteur, dont les ventes de voitures ont baissé de plus de 20% depuis 2019 en France, avec des conséquences directes sur les constructeurs mais aussi sur les équipementiers.
A La Suze-sur-Sarthe, où l’usine dépendait beaucoup de Stellantis et BMW, les syndicats ont vu le carnet de commandes progressivement baisser et partagent en partie le constat de la direction sur la crise du marché de l’automobile. « Mais cela fait des années que le groupe n’investissait plus ici et que l’activité baissait », ajoute Christophe Plessis, délégué syndical CGT, qui a aussi vu des lignes de production être progressivement délocalisées vers les pays de l’Europe de l’Est où la main-d’œuvre coûte moins cher. « Les salariés n’acceptent pas que Valeo ferme un site, qui certes perdait de l’argent, pour en gagner plus ailleurs alors que le groupe réalise des bénéfices », résume Olivier Gautier, délégué syndical Force ouvrière (FO). L’annonce brutale et les modalités de fermeture du site (elle interviendra en avril, contre septembre initialement) ont aussi fait grincer des dents.
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« Fin avril, ça va être un carnage, un drame humain », redoutent Olivier Gautier et Christophe Plessis, inquiets pour le futur des salariés malgré les promesses de reclassement dans d’autres sites. « La moyenne d’âge se situe autour de 50 ans, et beaucoup n’ont connu que Valeo », précise Christophe Plessis, à La Suze-sur-Sarthe depuis plus de trente ans. Il a l’impression, comme d’autres, « qu’on a laissé mourir » le site sur l’autel de la rentabilité.
A Allonnes, à 15 kilomètres de là, les mêmes causes ont presque produit les mêmes effets. L’équipementier automobile NTN a annoncé fin janvier un plan de restructuration pour revenir à l’équilibre d’ici à 2027 : 127 postes sur 600 doivent être supprimés d’ici à deux ans par le groupe japonais, spécialisé dans la fabrication de joints de transmission pour l’automobile. Un plan social de plus dans la longue liste de ceux qui frappent l’industrie française, en particulier celle de l’automobile. Le directeur général de NTN Transmissions Europe le justifie par la baisse des volumes, les difficultés de l’électrique et « l’invasion chinoise ».
« Si les pouvoirs publics ne prennent pas des décisions fortes, toute la filière [des équipementiers automobiles] peut disparaître. »
Sébastien Nicolaux, directeur général de NTN Transmissions Europe
Le grand patron, arrivé l’an dernier pour mener à bien ce plan de restructuration, évoque un projet « difficile » qui entraîne une « atmosphère anxiogène ».
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Un euphémisme pour Yohann, dont les discussions avec les collègues, les amis et la famille finissent toujours par revenir sur NTN. « Quand le plan a été annoncé, j’ai revu passer toute ma vie dans l’usine et j’ai commencé à me poser plein de questions : qu’est-ce que j’allais faire, comment j’allais payer l’emprunt de ma maison », raconte ce père de trois filles, qui n’a presque connu que NTN. Le cabinet de reclassement lui a glissé l’idée de reprendre une formation en électrotechnique. « Mais à 47 ans, il faut avoir le courage et la volonté de retourner à l’école », dit-il.
« Dans la production, près d’un tiers des effectifs va partir. Les collègues qui travaillent et mangent ensemble se regardent », déplore Jimmy Puisset, délégué syndical CGT, qui se souvient des « larmes » de certains employés à l’annonce du plan. Son organisation syndicale juge que la direction utilise la crise de l’automobile pour masquer ses propres défaillances, à savoir, selon elle, un manque d’investissements et des erreurs dans la stratégie globale.
La CFE-CGC parle quant à elle d’un « sursis » et veut croire que les 20 millions d’euros d’investissements promis par le groupe serviront à relancer l’usine. « C’est le plan de la dernière chance », résume Christelle Damange, de la CFDT. « Avant, l’usine tournait sept jours sur sept, 24 heures sur 24. Il est plus rare maintenant de bosser les week-ends », reconnaît cette ouvrière à la production, inquiète face au carnet de commandes en baisse du site.
« On se demande si on va être les prochains »
« Hier, c’était Valeo, aujourd’hui c’est NTN, alors on se demande si on va être les prochains », s’alarme Gilles Leproust, le maire communiste d’Allonnes, qui a une crainte : que NTN finisse comme Valeo. L’élu a récemment écrit au ministre de l’Industrie pour solliciter l’aide de l’Etat. Son courrier est pour l’instant resté sans réponse. « Derrière NTN, il y a des femmes et des hommes qui habitent Allonnes, la métropole du Mans et toute la Sarthe. Six cents emplois, c’est autant de familles. » Dans son bureau qui donne sur les grands ensembles d’Allonnes, où le taux de chômage atteint les 20%, Gilles Leproust craint les conséquences du plan de restructuration de NTN sur sa ville de 11 000 habitants, son économie et les administrés. L’équipementier fait notamment vivre de nombreux intérimaires du coin. Il lui rapporte aussi de solides recettes fiscales.
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L’effet « domino » dont il parle affecte aussi les sous-traitants habitués à travailler avec ces équipementiers automobiles. Stéphane Geslin peut en témoigner. A la tête d’une entreprise familiale d’une trentaine de salariés, il fournit des pièces de haute précision à Valeo et NTN. Il y a vingt ans, les commandes de l’usine Valeo de La Suze-sur-Sarthe représentaient 30% de son chiffre d’affaires. Elles constituent aujourd’hui 3% de ses ventes, peu ou prou comme NTN.
L’annonce de la fermeture de La Suze représente « un coup dur ». « On a heureusement su se diversifier », se félicite Stéphane Geslin, qui n’a pas totalement digéré la nouvelle. « Il n’y a eu aucune reconnaissance », déplore ce patron, dont l’entreprise était parfois prête à dépanner Valeo dans la journée en pièces de rechange afin que les lignes de production ne s’arrêtent jamais.L’automobile représente encore 60% du chiffre d’affaires de l’entreprise Geslin, située à trois coups de volant du mythique circuit des 24 Heures du Mans, mais Stéphane Geslin tente d’être « moins dépendant de l’automobile », dont il voit les difficultés au quotidien.
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Pour Emmanuel Franco, président de la communauté de communes du Val de Sarthe, l’enjeu est maintenant de retrouver un repreneur sur le site de Valeo, la deuxième entreprise de son territoire. « Je suis impuissant sur Valeo, mais je peux jouer un rôle de facilitateur » pour une nouvelle entreprise, explique l’élu, actuellement en contact avec un potentiel repreneur. La fermeture de Valeo l’oblige déjà à reporter certains projets, comme des travaux de voirie.
Un « terreau fertile » pour le RN
Mais l’élu Les Républicains s’inquiète surtout des conséquences de cette décision « brutale » sur son territoire rural, où il voit le Rassemblement national monter comme partout en France. Une anecdote illustre ce « terreau fertile » pour le RN : un tract de Marie-Caroline Le Pen, la candidate d’extrême droite battue de quelque 200 voix aux dernières législatives, déposé dans la boîte aux lettres des habitants de La Suze-sur-Sarthe après la fermeture de Valeo. Pour la députée Elise Leboucher (La France insoumise), le RN « tente de récupérer la détresse des gens ».
Elle craint, elle aussi, que les fermetures d’usines se traduisent électoralement par une montée du RN. Face à ce qu’elle décrit comme un risque de « sentiment d’abandon », Elise Leboucher appelle l’Etat à contraindre les groupes comme Valeo, qui ont bénéficié d’aides publiques, à « rendre des comptes ». « Car ce sont les salariés qui font tenir les entreprises », martèle la députée.