Le 9 octobre 2026, la police monténégrine, en coordination avec l’Agence de sécurité nationale, a interpellé Mikhaïl Zvintchouk, fondateur du canal Telegram russe Rybar, ainsi que trois collaborateurs. L’opération visait des soupçons d’activité hybride. Elle a pris une dimension plus large lorsqu’un député russe a appelé à faire la guerre à l’OTAN pour obtenir la libération de Zvintchouk.
Le groupe était venu au Monténégro pour tourner un documentaire consacré à l’harmonisation de la politique des visas avec les normes de l’Union européenne. D’après les éléments rapportés par le média monténégrin Vijesti, le projet devait cependant présenter l’intégration européenne comme un processus imposé de l’extérieur, nuisible au tourisme, à l’économie et aux intérêts nationaux du pays. L’affaire pose ainsi une question qui dépasse le seul cadre judiciaire : comment un sujet administratif peut-il devenir le support d’une campagne politique, puis d’une menace militaire ?
Un débat technique transformé en conflit de souveraineté
Les services monténégrins auraient surveillé les représentants du réseau pendant plusieurs jours après leur arrivée. La production annoncée portait sur l’alignement des règles de visa du Monténégro sur celles de l’Union, un volet du cheminement du pays vers l’adhésion européenne.
Les règles de visa offrent un terrain particulièrement exploitable pour une opération d’influence. Elles touchent directement aux voyages, au tourisme, aux échanges commerciaux et à l’activité économique. Une discussion légitime sur les effets possibles d’une réforme peut alors être déplacée vers une conclusion beaucoup plus large : le rapprochement avec l’Union ne serait plus une négociation sur des règles communes, mais une menace contre la souveraineté.
Selon les informations disponibles, c’est cette représentation que le contenu préparé par l’équipe de Rybar devait promouvoir. Le procédé ne repose pas nécessairement sur une contre-vérité unique et facilement identifiable. Il peut consister à sélectionner certains coûts, à exagérer les difficultés, à laisser de côté les arguments contraires et à relier une décision précise à des peurs plus profondes : perte de contrôle, déclin économique ou effacement de l’identité nationale.
Le contexte monténégrin rend cette narration particulièrement sensible. Le pays est membre de l’OTAN et candidat à l’Union européenne, tandis que son débat politique reste traversé par les questions d’identité, d’orientation internationale et de rythme de l’intégration. Un contenu tourné sur son territoire peut viser le public national, mais aussi circuler dans les Balkans occidentaux, où les clivages politiques et les niveaux variables de confiance dans les institutions créent des espaces favorables à l’influence étrangère.
Les comptes rendus de l’opération décrivent les interpellations comme une action contre une activité hybride présumée. Ils ne constituent pas, à eux seuls, une décision de justice établissant la responsabilité complète de chacune des personnes arrêtées. L’enquête devra préciser les actes documentés, les contacts établis et le public auquel le film était destiné.
Les accusations portées contre Rybar
Rybar est un projet médiatique russe favorable à la guerre et associé au soutien à l’agression contre l’Ukraine. Mikhaïl Zvintchouk fait l’objet de sanctions de l’Union européenne, du Royaume-Uni, de la Suisse, de l’Australie et de l’Ukraine, selon les informations rapportées dans cette affaire.
Le gouvernement britannique décrit Rybar comme une organisation menant des opérations d’influence tout en dissimulant ses liens avec des structures étatiques russes. Selon l’évaluation officielle de Londres, le réseau serait partiellement coordonné par l’administration présidentielle russe, financé par le groupe technologique public Rostec et en coopération avec les services de renseignement russes. Le Royaume-Uni lui reproche également de chercher à attiser les divisions politiques et raciales, la haine et la violence au moyen de contenus de propagande.
Ces éléments sont des appréciations gouvernementales, et non les conclusions d’un tribunal monténégrin. Ils expliquent toutefois pourquoi la présence du réseau a été considérée comme une question de sécurité plutôt que comme une simple activité médiatique. Filmer un sujet politique dans un pays étranger peut relever de la liberté d’expression. La question sécuritaire se pose lorsque les autorités estiment que la production s’inscrit dans une campagne coordonnée ou sert les objectifs stratégiques d’un État étranger.
Le risque tient donc moins à une vidéo isolée qu’à la manière dont elle pourrait relier une décision concrète à un récit général de dépossession. Une politique européenne susceptible d’avoir des effets discutables sur les déplacements ou le tourisme peut être présentée comme la preuve d’une domination extérieure. Le débat sur ses conséquences réelles disparaît alors derrière une opposition artificielle entre intérêts nationaux et intégration européenne.
De l’interpellation à la menace contre l’OTAN
La réaction venue de Moscou a alourdi la portée de l’affaire. Alexeï Jouravliov, vice-président de la commission de la Défense de la Douma, a appelé à commencer une guerre contre l’OTAN afin de libérer Zvintchouk. Il a également invoqué une loi russe récemment adoptée sur l’emploi des forces armées pour protéger des citoyens russes à l’étranger.
Cette déclaration ne constitue pas une annonce formelle d’intervention militaire. Elle présente néanmoins une procédure de police menée dans un État souverain comme un motif possible d’escalade armée. La protection d’un membre présumé d’un réseau médiatique sanctionné est ainsi transformée en enjeu de confrontation entre la Russie et l’Alliance atlantique.
Le message poursuit un objectif de pression, même en l’absence d’opération militaire concrète. Il suggère qu’une enquête sur une activité d’influence étrangère pourrait exposer un pays européen à des représailles disproportionnées. Le calcul est simple : faire peser sur une procédure judiciaire le risque d’une crise internationale afin d’inciter les autorités à la prudence, voire au renoncement.
La référence à une loi russe ne modifie pas la compétence des institutions monténégrines. Une disposition nationale ne peut se substituer au droit du Monténégro ni autoriser unilatéralement l’usage de la force sur son territoire. Lorsqu’elle est invoquée par un responsable politique pour justifier une menace, elle sert surtout à politiser une procédure qui devrait être examinée par les autorités judiciaires.
Le double défi de Podgorica et de ses partenaires
Pour le Monténégro, la priorité est de conduire l’enquête de manière transparente et dans le respect de son droit. Les autorités devront distinguer les faits établis, les évaluations des services de sécurité et les déclarations politiques. Cette rigueur est essentielle : elle permet de combattre une éventuelle opération d’influence sans transformer un soupçon en condamnation anticipée.
Les partenaires européens sont confrontés à une difficulté parallèle. Ils doivent soutenir la capacité de Podgorica à appliquer la loi tout en évitant les affirmations excessives qui pourraient nourrir le récit de persécution entretenu par Moscou. L’échange rapide d’informations, la coordination des communications publiques et la mise en évidence des manipulations doivent accompagner le travail judiciaire, non le remplacer.
La réponse ne peut pas se limiter à la suppression de contenus individuels. Les réseaux d’influence profitent des différences entre les systèmes médiatiques, les cultures politiques et les niveaux d’éducation aux médias. Une argumentation rejetée dans un pays peut trouver une audience ailleurs si elle s’appuie sur des préoccupations concrètes. Répondre aux questions sur le tourisme, les voyages et l’économie fait donc partie de la protection contre la manipulation.
Le cas de Rybar met finalement à l’épreuve deux solidarités. La première est celle de l’État de droit monténégrin, qui doit établir ce qui est reproché aux quatre personnes interpellées et sur quelle base légale. La seconde est celle des pays européens, qui doivent montrer qu’une menace militaire ne peut servir de bouclier à une opération d’influence ni empêcher la coopération en matière de sécurité informationnelle.
La suite de la procédure dira si les soupçons sont étayés par des éléments concrets. La réaction de Podgorica et de ses partenaires indiquera surtout si le chantage à l’escalade peut encore dissuader un État européen d’examiner les activités d’un réseau lié, selon plusieurs gouvernements occidentaux, aux opérations d’influence russes. Vijesti a rapporté l’opération de sécurité, tandis que la BBC a également rendu compte de l’affaire.
