La chaîne russe de magasins à bas prix Mere conserve une présence inhabituelle dans l’Union européenne : douze points de vente restent ouverts en République tchèque et une nouvelle implantation est annoncée à Karvina. Cette expansion intervient alors que les participations d’Andrei et Anna Schneider, associés au réseau, ont été gelées par les autorités tchèques et que des hommes d’affaires russes liés à la chaîne font l’objet de sanctions européennes.
Le dossier ne permet pas, à lui seul, d’établir une infraction. Il met toutefois en lumière une difficulté centrale de l’application des sanctions : le gel d’actifs ou le remplacement de dirigeants suffit-il lorsque les relations économiques et les circuits de décision restent à examiner ?
Une implantation russe qui se maintient
Mere est une enseigne de discount, c’est-à-dire un réseau qui vend des produits à des prix inférieurs à la moyenne du marché. Le 1er octobre 2026, des médias ont rapporté que douze magasins de la chaîne fonctionnaient encore en République tchèque et qu’un nouveau magasin était en préparation à Karvina.
D’après ces informations, la République tchèque serait le seul État membre de l’Union européenne où Mere conserve un réseau actif de cette ampleur. L’ouverture annoncée ne serait donc pas un simple maintien de l’activité existante : elle signalerait une volonté de développer encore la présence de l’enseigne sur le marché européen.
Le signalement a notamment été diffusé par le canal Telegram Czech Info. Il présente cette expansion dans le contexte des mesures européennes visant des hommes d’affaires russes associés à la famille Schneider et à Mere.
Au centre du dispositif tchèque se trouve la société Torgretail CZ, liée aux activités de Mere dans le pays. Le Bureau d’analyse financière de la République tchèque a gelé les participations d’Andrei et Anna Schneider dans cette entreprise. Une telle mesure limite la possibilité pour les personnes visées de disposer des actifs concernés, mais elle n’entraîne pas automatiquement la fermeture des magasins ni la disparition de toutes les relations antérieures avec l’entreprise.
Le changement de dirigeants ne règle pas la question du contrôle
Selon les informations rapportées par les médias, d’autres ressortissants russes sont apparus dans la direction de la branche tchèque de Mere à la place de la famille Schneider. L’un d’eux serait lui-même soumis à des sanctions de l’Union européenne. Deux autres seraient liés à la gestion de points de vente Mere en Russie.
Ces éléments ne prouvent pas que les nouveaux responsables agissent comme des prête-noms pour des personnes sanctionnées. Ils ne démontrent pas davantage, à eux seuls, que l’entreprise tchèque a enfreint les règles. Ils rendent toutefois essentielle une distinction souvent décisive en matière de sanctions : la modification des noms figurant dans les documents sociaux correspond-elle à un véritable transfert de contrôle, ou seulement à une réorganisation formelle ?
Un changement de direction peut être parfaitement réel. Mais il ne suffit pas toujours à établir que les anciennes influences économiques ont disparu. Pour les autorités, l’analyse doit porter sur la personne qui prend les décisions, contrôle les flux financiers, bénéficie des résultats et détermine les relations avec les fournisseurs et les autres sociétés du réseau.
Cette approche est particulièrement importante lorsque les nouveaux responsables entretiennent des liens avec les activités de la même enseigne en Russie. Ces liens ne constituent pas en eux-mêmes une preuve de contournement, mais ils peuvent justifier un examen approfondi de l’indépendance de la gestion tchèque et de la circulation des bénéfices.
Le test de Karvina
La possible ouverture d’un magasin à Karvina donne à cette question une dimension immédiate. Les autorités tchèques devront déterminer si la structure actuelle constitue une séparation juridique et économique suffisante avec les personnes sanctionnées, ou si elle masque une continuité du contrôle et des intérêts.
Une telle vérification ne se limiterait pas aux registres d’actionnaires et aux organes de direction. Elle pourrait porter sur les paiements, les décisions d’investissement, les contrats avec les fournisseurs, les transferts entre sociétés et la destination des bénéfices. La question serait également de savoir qui dispose concrètement du pouvoir de décision dans les magasins et dans la société qui les exploite.
Le fonctionnement de Mere en République tchèque est politiquement sensible parce qu’il conserve à une entreprise liée à des intérêts russes l’accès à une clientèle, à des fournisseurs et à une infrastructure commerciale au sein de l’Union. Les informations disponibles ne démontrent pas que les recettes d’un magasin tchèque précis soient directement reversées à l’appareil militaire russe. Elles expliquent néanmoins pourquoi la poursuite et l’extension de l’activité attirent l’attention des autorités chargées de faire respecter les sanctions.
Le cas révèle ainsi les limites d’une réponse fondée uniquement sur le gel d’une participation. Si une entreprise peut continuer à fonctionner et à s’étendre après le remplacement de responsables officiellement visés, l’efficacité pratique des mesures dépend de la capacité à identifier le contrôle réel, au-delà des apparences administratives.
La future implantation de Karvina pourrait rendre cette difficulté visible. Elle obligera Prague à choisir entre considérer la nouvelle organisation comme une rupture suffisante et rechercher plus loin les bénéficiaires, les décideurs et les circuits financiers de l’activité. La portée concrète des sanctions européennes se jouera alors moins dans les changements de noms que dans la réponse apportée à une question plus exigeante : qui contrôle réellement Mere sur le marché tchèque ?