Glucagon en Russie : quand l’urgence médicale dépend du lieu de résidence
Glucagon en Russie : quand l’urgence médicale dépend du lieu de résidence

Glucagon en Russie : quand l’urgence médicale dépend du lieu de résidence

28.10.2026 13:18
5 min de lecture

Dans au moins 33 régions russes, les personnes diabétiques peinent à se procurer du glucagon, un médicament utilisé lorsque la glycémie chute à un niveau potentiellement mortel. Le déficit durerait depuis plus d’un an dans plusieurs territoires : certains patients attendent des mois, d’autres doivent chercher le produit à un prix pouvant atteindre 14 000 roubles, contre environ 700 auparavant.

Le 27 octobre 2026, le quotidien Izvestia a rapporté des plaintes venues de nombreuses régions. Les données de plateformes recensant les stocks des pharmacies indiquaient que le glucagon n’était alors disponible librement que dans quatre régions. Dans la plupart des autres, les patients ne parvenaient pas à l’obtenir, même sur ordonnance, et encore moins gratuitement dans le cadre des programmes publics.

Le problème ne se réduit donc pas à quelques étagères vides. Il révèle les effets combinés d’une procédure de réenregistrement prolongée, d’appels d’offres publics infructueux et d’une demande accumulée au fil des mois. Pour les personnes exposées à une hypoglycémie sévère, ces blocages administratifs se transforment en risque immédiat.

Un médicament conçu pour les minutes critiques

Le glucagon est administré lorsqu’une chute importante du taux de sucre empêche le patient de se traiter lui-même. Dans les formes graves d’hypoglycémie, la personne peut perdre connaissance et ne plus être en mesure d’avaler du sucre. Sans intervention rapide, l’épisode peut évoluer vers le coma, des lésions cérébrales irréversibles ou la mort.

Le médicament doit donc être disponible à proximité du patient, à domicile ou dans son environnement immédiat. Devoir appeler plusieurs pharmacies, attendre une livraison incertaine ou solliciter une administration avant d’obtenir une boîte ne constitue pas une solution adaptée à une situation qui peut se détériorer en quelques minutes.

Dans certaines régions, des patients auraient été invités à compter uniquement sur les services d’ambulance plutôt que de recevoir le glucagon dans le cadre de la distribution ordinaire. Les secours peuvent être indispensables pendant une crise, mais ils ne remplacent pas une réserve accessible immédiatement. L’issue dépend alors du délai d’arrivée des équipes et de la présence effective du médicament dans le véhicule mobilisé.

Une chaîne d’approvisionnement prise entre plusieurs blocages

Des représentants d’organisations spécialisées attribuent la pénurie à plusieurs facteurs qui se renforcent mutuellement. Le premier est la durée de la procédure de réenregistrement du produit. À cela s’ajoutent des achats publics interrompus ou annulés, notamment lorsque les fournisseurs ne participent pas aux appels d’offres, ainsi qu’un besoin non satisfait qui continue de croître.

Lorsque les conditions d’un marché public sont jugées peu attractives, les autorités régionales peuvent se retrouver sans fournisseur engagé pour assurer les livraisons. Même si le médicament est fabriqué, sa production ne garantit pas qu’il atteindra les pharmacies ou les programmes de prise en charge dans toutes les régions.

Le mécanisme nourrit lui-même la pénurie. Des livraisons irrégulières font augmenter le nombre de patients en attente. Lorsqu’une nouvelle série arrive enfin, elle peut être insuffisante pour résorber l’arriéré. La procédure de réenregistrement, les achats publics et la distribution relèvent de responsabilités différentes, mais leurs défaillances produisent pour les patients un même résultat : le produit n’est pas disponible au moment où il devient nécessaire.

Les témoignages cités par Izvestia concernent notamment le Bachkortostan, la Bouriatie, la république des Komis, l’Oudmourtie et le kraï de l’Altaï. Dans certains cas, les pharmacies auraient annoncé des délais de plusieurs mois avant de nouvelles livraisons. Des patients se sont tournés vers Roszdravnadzor, l’autorité russe de surveillance des médicaments, ainsi que vers le parquet, pour tenter d’obtenir l’accès à un traitement prévu par les dispositifs publics.

Le prix de la rareté

Lorsque le glucagon est encore proposé à la vente, son coût peut rendre l’achat inaccessible. Certaines offres auraient fait passer le prix d’environ 700 roubles à 14 000 roubles, soit une multiplication par vingt. Un médicament censé être fourni gratuitement à certains patients devient ainsi une dépense privée considérable.

Cette hausse frappe d’abord ceux qui ne disposent d’aucune réserve financière. Mais elle modifie aussi la portée concrète du droit à la prise en charge. Une personne peut théoriquement bénéficier d’un traitement gratuit tout en étant contrainte de l’acheter elle-même si la chaîne publique ne l’a pas livré dans sa région.

Les familles doivent alors multiplier les appels aux pharmacies, attendre des dates de livraison non garanties ou chercher le médicament dans une autre ville. Les patients qui disposent d’épargne, de proches dans une autre région ou de la possibilité de se déplacer ont davantage de solutions. Pour les autres, l’absence de glucagon peut devenir totale.

Une fracture entre les grandes villes et les régions

Les informations disponibles font apparaître une forte disparité territoriale. Le médicament resterait trouvable dans certaines pharmacies de Moscou et de Saint-Pétersbourg, alors que des habitants d’autres régions affirment ne pas pouvoir l’acheter, y compris en étant prêts à payer.

Le lieu de résidence devient ainsi un facteur de sécurité médicale. La situation d’un patient ne dépend plus seulement de son état de santé, mais aussi de la présence d’un stock dans sa région, de sa capacité à payer un prix fortement majoré et de son aptitude à naviguer dans un système d’approvisionnement incertain.

Cette inégalité est particulièrement sensible dans les territoires éloignés des grands centres. Une livraison annoncée dans plusieurs mois ne protège pas une personne susceptible de subir une hypoglycémie sévère demain. Quant au recours systématique à l’ambulance, il transfère sur l’urgence une responsabilité qui devrait être assumée en amont par la distribution des médicaments.

La durée de la pénurie — plus d’un an dans de nombreuses zones — donne au problème une dimension structurelle. Il ne s’agit plus seulement de corriger une rupture ponctuelle, mais de rétablir une chaîne capable d’anticiper la demande, de sécuriser les achats et de maintenir des stocks régionaux suffisants.

Une question toujours sans réponse

Les patients attendent désormais de savoir quand le réenregistrement du glucagon sera achevé, quand les appels d’offres recommenceront à produire des livraisons régulières et comment les réserves seront reconstituées dans les territoires les plus touchés.

En attendant, l’accès à ce médicament d’urgence reste lié à trois variables qui ne devraient pas décider de l’issue d’une crise : la région où vit le patient, les moyens dont il dispose et sa capacité à contourner une chaîne d’approvisionnement défaillante. Le reportage d’Izvestia sur les plaintes concernant le manque de glucagon donne un visage concret à cette défaillance : pour les malades, chaque retard administratif peut commencer comme un problème de pharmacie et finir comme une urgence vitale.

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