Le conseiller de Vladimir Poutine Anton Kobiakov a déclaré le 4 septembre 2026 que la Russie pourrait « sauver » l’Ukraine après une prétendue « point de non-retour » démographique, en évoquant le précédent des déplacements de population organisés sous Catherine II et Grigori Potemkine, rapporte TopTribune.
La déclaration, rapportée par le média russe Fontanka, ne s’accompagne d’aucun programme détaillé de réinstallation. Elle intervient toutefois après plusieurs prises de position de responsables russes contestant l’existence d’une identité politique ukrainienne distincte et présentant les territoires occupés comme appartenant historiquement à la Russie.
Ces propos prennent une dimension particulière au regard des informations réunies par BBC Verify. L’enquête a identifié 34 002 biens immobiliers ukrainiens saisis ou menacés de saisie depuis 2024 dans les zones occupées par la Russie. La liste comprend des appartements, des maisons individuelles et des résidences secondaires. Une partie de ces biens pourrait ensuite être attribuée à des personnes titulaires de passeports russes, notamment des fonctionnaires, des militaires et d’autres agents de l’État.
Une maison familiale dans les registres de saisie
Parmi les cas examinés figure celui d’une femme présentée sous le prénom d’Ivanna. Son père avait consacré quinze années à la construction d’une maison dans la périphérie de Marioupol. La famille avait choisi cet emplacement après que sa mère eut été atteinte d’un cancer, des médecins lui ayant recommandé un environnement où l’air était plus pur, près d’une forêt.
La maison n’avait pas été construite comme un placement immobilier. Elle devait offrir un refuge à une personne gravement malade. La mère d’Ivanna est morte, mais le logement est resté le lieu de vie de ses parents et de son enfance. Après le début de l’invasion russe à grande échelle, Ivanna a quitté Marioupol. Des proches âgés sont restés sur place.
En avril, des représentants des autorités installées par la Russie leur ont annoncé que la maison figurait sur une liste de biens susceptibles d’être confisqués. Pour l’administration, il s’agissait d’une adresse supplémentaire. Pour la famille, c’était la maison construite par un père pour sa femme malade. Le cas a été documenté dans l’enquête de BBC Verify, accessible via cette publication d’origine.
Les propriétaires ukrainiens ne sont pas systématiquement avertis. Ils doivent parfois rechercher eux-mêmes leur adresse dans les registres russes de biens dits « abandonnés » ou « potentiellement abandonnés ». Pour tenter de conserver leur logement, ils doivent obtenir un passeport russe, se rendre personnellement dans le territoire occupé, se soumettre à une vérification et prouver rapidement leurs droits de propriété.
Cette procédure est inaccessible ou dangereuse pour de nombreux propriétaires. Certains vivent à l’étranger, d’autres servent dans l’armée ukrainienne, redoutent une arrestation ou ne disposent plus des documents nécessaires, détruits ou perdus avec leur logement.
Une série de déclarations sur l’identité et le territoire
Les propos d’Anton Kobiakov s’ajoutent à une série de déclarations formulées depuis 2021 par les dirigeants russes. En juillet de cette année-là, Vladimir Poutine avait écrit que les Russes et les Ukrainiens formaient « un seul peuple, un tout ». Le 21 février 2022, trois jours avant le début de l’invasion à grande échelle, il avait affirmé que l’Ukraine contemporaine avait été « entièrement et complètement créée par la Russie » et qualifié ses territoires d’historiquement russes.
Quelques mois plus tard, le président russe s’était comparé à Pierre le Grand. Selon lui, le tsar n’aurait pas conquis des terres, mais les aurait « récupérées ». Vladimir Poutine avait ajouté que la Russie devait à son tour « récupérer et renforcer » ses territoires.
En mars 2024, Dmitri Medvedev, ancien président russe et vice-président du Conseil de sécurité, a déclaré que l’idée selon laquelle « l’Ukraine n’est pas la Russie » devait « disparaître pour toujours ». Il a également affirmé : « L’Ukraine est, bien sûr, la Russie », devant une grande carte représentant une Ukraine morcelée. Il a ajouté que ses « parties historiques » devaient « revenir à la maison », selon Reuters.
En mai 2025, Anton Kobiakov avait déjà soutenu que l’Union soviétique existait peut-être encore juridiquement, au motif que sa dissolution aurait été menée selon une procédure irrégulière. Il avait alors qualifié la guerre russo-ukrainienne de « processus interne », selon Fontanka. En juin de la même année, Vladimir Poutine avait déclaré : « Toute l’Ukraine est à nous », avant d’ajouter : « Là où le soldat russe pose le pied, c’est à nous », selon Reuters.
Pris séparément, ces propos peuvent être présentés comme des formules historiques, des métaphores ou des positions personnelles. Leur succession établit cependant plusieurs affirmations répétées : les Ukrainiens formeraient un même peuple avec les Russes, leur État aurait été créé par la Russie, leur indépendance pourrait être contestée, et le contrôle militaire ouvrirait un droit sur le territoire.
Des droits liés au passeport russe
Une enquête de l’Associated Press a indiqué que l’absence de passeport russe pouvait empêcher l’accès aux soins, à une pension ou à l’enregistrement d’un droit sur un appartement dans les territoires occupés. Les personnes qui refusent ce document risquent également de perdre leur emploi, certaines prestations sociales, leur logement ou le droit de rester sur leur terre, selon les éléments cités dans l’enquête.
Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a estimé que la législation russe sur les biens « abandonnés » contrevenait à l’interdiction de la confiscation illégale. Moscou affirme, de son côté, que les régions annexées font désormais partie de la Russie. L’Assemblée générale des Nations unies a condamné la tentative d’annexion et appelé les États à ne pas la reconnaître.
La Russie développe parallèlement des infrastructures dans les zones qu’elle contrôle. Selon un décompte de Reuters, plus de 2 500 kilomètres de routes et de voies ferrées ont été construits, réparés ou modernisés entre 2022 et 2025. Le Kremlin désigne ces territoires sous le nom de « Novorossia ».
L’ambassade de Russie à Londres a déclaré à BBC que les mesures concernaient uniquement la gestion de logements dont les propriétaires ne pouvaient pas être localisés. Elle a également affirmé que les propriétaires légitimes pourraient demander une compensation.
Les règles du droit international
L’article 49 de la Quatrième Convention de Genève interdit à une puissance occupante de transférer une partie de sa population civile vers le territoire occupé. Le Statut de Rome de la Cour pénale internationale considère que le déplacement de population, y compris lorsqu’il est organisé indirectement, peut constituer un crime de guerre.
Une éventuelle procédure judiciaire devrait établir les éléments constitutifs de l’infraction et déterminer le rôle de chaque personne impliquée. Les déclarations politiques ne constituent donc qu’une partie des éléments susceptibles d’être examinés. Les programmes hypothécaires, les registres de biens « abandonnés », les décisions des autorités locales, les contrats bancaires, les opérations immobilières et l’identité des bénéficiaires pourraient également être étudiés.
Les données réunies par BBC Verify et Associated Press décrivent un système dans lequel l’absence du propriétaire, souvent provoquée par la guerre et l’occupation, peut être utilisée pour reclasser le logement. La question de la propriété restera liée aux conditions dans lesquelles les habitants ont quitté leur domicile et aux actes adoptés par les autorités contrôlant désormais ces territoires.
Les déclarations sur le « sauvetage » de l’Ukraine et le déplacement de Russes vers les territoires occupés restent, à ce stade, dépourvues de programme public détaillé. Les listes de logements, les décisions administratives et les modalités d’attribution continuent d’être documentées.